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La liberté académique, encore

Auteur·e·s

Individu de la section A

Publié le :

18 janvier 2021

NDLR [2021-02-10] : Cette lettre d'opinion a fait l'objet d'une rectification.


Contrairement à l’image véhiculée par la littérature récente, la Faculté de droit de l’Université de Montréal est loin d’être le dépotoir de l’humanité. On y retrouve des professeurs et professeures dynamiques et des chargé.e.s de cours dévoué.e.s, qui réussissent à rendre cette année à distance un peu moins chaotique. Ces professionnel.le.s se sont adapté.e.s à l’enseignement à distance, que ce soit en enseignant devant une classe vide ou debout dans leur salle à manger devant un tableau blanc. Certain.e.s ont fait des présentations Powerpoint et ont accepté de s’enregistrer, et ce, pour la première fois de leur carrière. Mais on retrouve aussi à la Faculté des professeur.e.s qui profitent de cette pandémie pour amoindrir leur charge de travail et, par la même occasion, la qualité de leur cours. Apparemment, c’est leur droit : la Faculté, qui souligne haut et fort sa réputation d’excellence, considère qu’il relève de la liberté académique de ses professeur.e.s d’enseigner la matière dans le format qui leur convient, aux dépens de l’apprentissage des étudiant.e.s.


Prenez par exemple ce chargé de cours qui se contente de nous téléverser ses enregistrements audios datant de l’année dernière avec les bruits de clavier et sa voix vacillante en guise de trame sonore. Peut-être que l’on devrait lui en parler lors de notre Zoom mensuel de 1h30 qui, combiné aux enregistrements audios, remplace les trois heures de cours auxquelles nous aurions eu droit chaque semaine, n’eut été la pandémie…

Cet hiver, deux de nos professeur.e.s sur cinq ne donneront pas l’équivalent d’un cours en présentiel, mais nous paieront tout de même le même prix qu’à l’habitude.

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Ou cet autre chargé de cours qui, durant son premier cours audio de 45 min, se dit pourtant adepte de la méthode socratique et des discussions en classe. Il sait que les cours audios, sans aucun support visuel, ce n’est pas l’idéal, mais vu qu’il a choisi de rester dans sa résidence située en région, la connexion Internet s’avère insuffisante pour téléverser une vidéo. Si le premier chargé de cours s’est montré totalement fermé à l’idée de changer son mode d’enseignement, le second, après une rencontre avec nos représentant.e.s académiques (RepAcs), a finalement avoué que les enregistrements audios se justifiaient par son manque de connaissances à propos des plateformes de vidéoconférences.


Ces exemples sont ceux que je connais. Depuis le printemps passé, il y en a eu d’autres : des professeur.e.s qui déposent seulement un nouveau Powerpoint chaque semaine sur le portail, sans jamais interagir avec les élèves, des cours donnés par documents PDF, etc. Évidemment, ma critique n’est pas envers les individus, mais envers un système qui permet de telles dérives après n’avoir offert que des formations sur l'enseignement à distance qui se sont révélées être peu adaptées aux réalités des études en droit. Des formations qui, selon les témoignages, étaient peu adaptées aux classes nombreuses si présentes en droit. Le problème, c’est que le manque de formation déteint directement sur le format d’enseignement de nos professeur.e.s cette session, et c’est loin d’être pour le meilleur. Je pense tout de même qu’il est possible, après un an d’enseignement à distance, de s’attendre à une certaine qualité. C’est possible, plusieurs le font déjà.


Le premier réflexe, lorsque la façon de donner les cours est inadéquate, est d’aller voir son association étudiante. Je l’ai fait. À mon message questionnant l’efficacité d’un enseignement à distance totalement asynchrone et par audio, on m’a répondu que l’on comprenait notre stress, voire notre anxiété, mais que ce n’était vraiment pas si pire que ça – adaptez-vous et ça va être correct. Pour l’Association des étudiant.e.s en droit (AED), poser une question par courriel équivaut à poser une question en classe. Surtout, nous devons faire confiance aux professeur.e.s, qui savent ce qui est important dans le cours : si un cours de trois heures est réduit à 45 minutes, c’est seulement parce que toutes les discussions avec les élèves en ont été évacuées, c’est une question d’efficacité ! De toute façon, d’autres étudiant.e.s de 2e et 3e année ont subi un protocole encore pire la session passée. Bref, « comptez-vous chanceux et endurez, ça pourrait être pire ! ».


Le hic, c’est que la grande majorité des étudiant.e.s du baccalauréat en droit doivent, par la suite, réussir quelques examens d’une chambre professionnelle pour accéder à la profession – ceux du Barreau ou ceux de la Chambre des notaires. Là-bas, on ne considérera pas que certain.e.s étudiant.e.s ont eu droit à un semblant de normalité avec des rencontres en direct chaque semaine d’une durée équivalente à un cours en présentiel, pendant que d’autres, les « chanceux », n’auront passé qu’un tiers du temps normalement alloué avec leur professeur.e, en différé. Un enseignement déshumanisé aujourd’hui nous désavantagera plus tard, lorsque réussir ou non un examen fera la différence entre être assermenté.e comme avocat.e ou recommencer les cours préparatoires.


À l’automne, on a justifié le maintien des frais de scolarité, malgré l’inaccessibilité des infrastructures de l’université, en disant que les professeur.e.s continueraient de donner leur cours malgré tout. Cet hiver, deux de nos professeur.e.s sur cinq ne donneront pas l’équivalent d’un cours en présentiel, mais nous paieront tout de même le même prix qu’à l’habitude. Encore là, on nous encourage à ne pas tout remettre en question.


La Faculté s’enorgueillit de fournir un enseignement rigoureux, mais on donne carte blanche aux professeur.e.s pour fournir un enseignement dans le format de leur choix, par liberté académique, laissant aux étudiant.e.s le rôle ingrat de réclamer un format qui répond à leurs besoins. Ainsi, je me demande : serait-il acceptable pour un.e professeur.e, en temps normal, d’annuler toutes les séances en classe et de seulement faire parvenir des enregistrements audios de 45 minutes en contrepartie ? Serait-il possible pour un.e professeur.e de donner son cours en marmonnant ? Serait-il possible pour un.e professeur.e de donner son cours en russe, un matin, parce qu’il ou elle en a décidé ainsi ? Dans ces situations, reviendrait-il aux étudiant.e.s de négocier avec chaque professeur.e pour trouver un terrain d’entente ? J’ose espérer que non, et que la réputation d’excellence de la Faculté de droit de l’Université de Montréal s’étend jusqu’au format des cours de ses professeur.e.s. Mais cet hiver, la liberté académique, c'est la liberté de se soumettre à la loi du moindre effort.