Vouloir aider tout le monde

18/11/2020

La femme à l’autre bout du fil a la voix qui tremble. Elle a seulement deux ans de plus que moi. J’arrive à peine à bien distinguer ses paroles. Un enfant pleure sans cesse en arrière-fond. Elle m’apprend que pour ne pas être entendue, elle a dû se rendre dans sa voiture, le temps de l’appel. Elle est enceinte de huit mois, mais toute son expérience de grossesse a été grossièrement gâchée par un petit copain violent et manipulateur, une belle-mère qui la menace de lui retirer un bébé qui n’est même pas encore né, des amis qui minimisent la gravité de sa situation, des allégations de vol, un ex qui la harcèle et une potentielle éviction de son logement. Durant une heure et demie, je lui parle et tente de la rassurer comme je le peux. Concrètement, je lui apprends ses droits. Je veux, plus que toute autre chose, qu’elle sache que je l’écoute, que je la respecte et que je la crois. 

 

Le cas que je viens de décrire est un amalgame, ou encore une dramatisation, des appels que je reçois chaque semaine. Et il faut dire qu’en étant sélectionnée pour ce stage en milieu communautaire organisé par la Faculté, je m’y attendais, de multiples expériences de bénévolat obligent. Il y a des clients qui s’attachent à moi, qui veulent me rappeler, me reparler dans quelques jours. Une dame m’a dit que je partage le prénom de sa mère, et que c’est, selon elle, un signe du destin : tout ira pour le mieux. Mais comment ne pas être frappée par un sentiment de profonde impuissance, malgré toutes les ressources, tous les contacts que je peux donner, tout le temps, l’écoute, l’empathie, la gentillesse, et, plus particulièrement, l’information juridique ? Comment ne pas me sentir coupable alors que je pose mon téléphone à la fin de l’appel, sachant que j’ai agi conformément aux limites de mon mandat d’étudiante stagiaire, mais sachant aussi que mon client retourne à l’instant même dans son appartement précaire ou auprès d’un conjoint qui lui refuse l’accès à ses enfants de manière injustifiée ?

 

« Madame, la loi prévoit que… ». « Concrètement, Monsieur, la loi nous indique que… ». « Au Québec, cela fonctionne de la façon suivante… ». Ne jamais, au grand jamais, appliquer la loi aux faits soumis par le client, ou encore moins donner notre avis sur la tournure juridique de leurs enjeux, dans l’éventualité où ces derniers seraient présentés devant la Cour. On nous le répète assez souvent : cela pourrait nuire grandement à notre carrière et nous rendre susceptibles de certaines poursuites. Il convient de le porter fréquemment à l’attention du client, pour se protéger : « Je vous rappelle simplement que je ne peux vous donner aucun avis juridique. »  Tout cela est bien froid, impersonnel et mécanique, surtout lorsqu’on le juxtapose à la souffrance humaine dans son plus simple appareil qui se présente à nous. Or, les justifications qui sous-tendent ce principe sont solides. Après tout, nous ne voudrions pas devenir des imposteurs, induire des clients en erreur ou faire fausse route.

 

C’est très frustrant. On s’y habitue.

 

Les cas auxquels je suis confrontée sont infiniment plus complexes que ceux dégagés dans des trames factuelles d’examens. On ne peut pas les surligner, les annoter, y coller des Post-it, les associer à des numéros d’articles, à des décisions jurisprudentielles. Il n’y a pas un seul concept, un seul principe accompagné de ses exceptions et qu’il convient d’appliquer aux faits. Les domaines du droit s’intriquent plutôt de façon bancale, et les situations sont minées de bien des impasses, de bien des embûches. Elles sont critiques, urgentes. Elles posent des dangers. Il y a plusieurs zones très floues. Certains clients demandent à être rassurés, d’autres ont déjà préparé un argumentaire juridique nébuleux à la suite de leurs recherches sur Google et demandent ma bénédiction. Ils peuvent être frustrés, impatients, désespérés, pressés, angoissés, perdus, suppliants, même. « Vous ne pouvez pas me représenter à la Cour, vous ? » Non, je suis seulement une étudiante de 2e année. Rires déçus. Plus généralement, ils oscillent entre une panique aveuglante et l’espoir, une espérance qui leur est nécessaire pour survivre. 

 

Au fil des jours, je ne dénote pas un manque de confiance ou un dégoût envers notre système de justice et son administration, comme on le dénonce souvent, mais bien une incompréhension totale des procédures, des étapes à suivre, des dispositions qui s’appliquent à leur situation en l’espèce. Malgré toute leur bonne volonté, les clients ignorent bien souvent leurs droits. Je deviens alors de plus en plus consciente du privilège que nous avons, en tant qu’étudiants, en tant que personnes connaissant les tenants et les aboutissants du domaine. Je réalise tout le bien qu’un simple article du Code civil peut faire à une personne : comment il peut la conforter, la rassurer et la doter d’une certaine force. Oui, le droit est un outil exceptionnel qui leur donne de l’élan et la volonté d’avancer. Nous n’avons pas la capacité de prendre le client par la main, de le représenter devant les tribunaux, d’argumenter sa cause, mais nous pouvons, le temps d’une rencontre, lui donner un souffle d’espoir et diminuer son sentiment général de vulnérabilité. On peut lui apprendre que non, les droits des grands-parents ne sont pas illimités, que oui, le juge rendra sa décision en tenant compte du meilleur intérêt de son fils, que oui, un droit d’accès peut être assorti de certaines conditions, que oui, la violence psychologique, c’est aussi de la violence. Et cela est le plus beau des cadeaux. C’est une chance, et nous devons en être conscients. 

 

Vous me direz peut-être qu’il existe déjà des ressources, des sites Web comme Éducaloi, des capsules vidéo et une myriade d’autres outils de vulgarisation juridique qui pullulent sur Internet et qui servent le même objectif. Je salue le travail plus qu’excellent et absolument crucial de ces organismes, mais il ne faut pas perdre de vue la valeur du contact humain, de l’échange et de la discussion. De nombreux clients m’ont avoué avoir ratissé de long en large les onglets de tels sites de vulgarisation sans succès et avec une certaine anxiété croissante : ils avaient besoin de parler à quelqu’un. Le projet de loi 75, déposé récemment par le ministre de la Justice, sert, à mon sens, ces intérêts de façon judicieuse. Autoriser les étudiants en droit à donner des conseils juridiques dans le cadre de leurs fonctions dans une clinique universitaire est un très bon début, dans cet esprit de lutte pour l’accès à la justice, qu’on perd parfois de vue alors que l’on est plongé dans l’étude constante et enveloppante du droit.

 

Et c’est pour ça que j’ai voulu aller en droit, à la base. Pour assouvir ce besoin, cette envie pressante, cet idéal un peu candide de vouloir aider tout le monde. Pour être utile, tout simplement.

 

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