Lorsqu’avoir un toit ne va plus de soi

01/11/2020

Image par Noémi Brind'Amour-Knackstedt et Félix Beaudry

 

Il y a déjà de cela quelques semaines, j’ai été informé que mon propriétaire allait installer une serrure avec code sur la porte d’entrée de l’appartement que je loue près de l’Université de Montréal. Je dois avouer que j’étais un peu surpris. En effet, ce n’est pas que le propriétaire ne prend pas soin de son immeuble, mais en même temps, il a fallu un an et dix rappels pour changer le ventilateur de ma salle de bain. Je me demandais donc où était l’urgence. Après avoir discuté avec mon coloc, j’ai appris que, depuis déjà quelques jours, une personne en situation d’itinérance avait élu domicile dans un garde-robe au sous-sol de l’immeuble et que la serrure allait être installée afin d’éviter que la situation ne se reproduise.  

 

Il pleuvait cette journée-là et il faisait au plus 9 °C. Je dois avouer que j’avais pitié pour la personne qui allait devoir traîner son matelas sur une longue distance dans des conditions météorologiques misérables afin de peut-être dormir au sec. Toutefois, la pitié a rapidement cédé sa place à l’indignation, car si ce n’était pas de la crise du logement qui sévit actuellement à Montréal, et si les gouvernements avaient tenté de la prévenir, cette situation ne se serait jamais produite, et de la souffrance humaine aurait certainement été évitée. 

 

Ainsi, afin de vous démontrer l’ampleur de cette crise, voici quelques chiffres. D’abord, d’après Valérie Plante, il y aurait en ce moment 6 000 personnes itinérantes à Montréal.  Combien y aura-t-il de places en refuge cet hiver ? 1 650, ce qui sera certainement insuffisant, compte tenu du fait que la COVID-19 limite énormément les endroits où il est possible de trouver refuge. Cependant, la crise du logement ne touche pas uniquement ceux qui sont dans la rue. En effet, elle touche aussi les 150 000 ménages qui attendent à Montréal un logement abordable et les 25 000 ménages qui attendent un logement social (c.-à-d. les HLM, les coopératives d’habitation et les OSBL). Quant à ce dernier type de logement, la Ville voulait en ériger 12 000 unités pour 2021. La CAQ, qui avait fait de la construction de logements sociaux une promesse électorale, a répondu à l’appel en permettant la réalisation de 355 unités en pleine période de surplus budgétaire. Certains diront que c’est scandaleusement insuffisant, et certains auront raison. Ce manque d’unités locatives destinées aux personnes démunies a des conséquences encore plus désastreuses étant donné que le marché locatif a connu une flambée des prix encore une fois cette année en raison d’un taux d’inoccupation qui se situait à 1,5 %.  À titre d’information, le taux d’équilibre se situe à 3 %. Ainsi, ces ménages défavorisés se retrouvent à devoir payer encore plus cher pour un logement qu’ils ne pouvaient déjà pas se permettre. Cette année, le Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ) a démontré cette flambée des prix en épluchant toutes les annonces de logements à louer sur Kijiji et a découvert, qu’en moyenne, il fallait débourser mensuellement 935 $ pour un studio, 1140 $ pour un 3½, 1317 $ pour un 4½ et 1563 $ pour un 5½ sur l’île de Montréal.  Ces montants sont beaucoup trop élevés pour les ménages à faible revenu. En effet, une personne qui travaille à temps plein au salaire minimum dispose d’un revenu mensuel de 1677,56 $.  Pour se payer un studio, elle devra donc consacrer 56 % de son revenu au logement. Si elle ose désirer le luxe de ne pas dormir dans la même pièce où elle mange, elle devra consacrer 68 % de son revenu au loyer. Considérant qu’une personne ayant un budget équilibré consacre au plus 35 % de ses revenus au logement, une personne qui travaille au salaire minimum est condamnée à vivre dans la précarité pour se loger convenablement. La décence, quoi. Finalement, comble de malheur, avoir les moyens de payer le loyer n’est pas tout le temps suffisant pour obtenir le logement. En effet, le déséquilibre du marché locatif en faveur des locateurs fait en sorte que pour chaque unité annoncée, il y aura plusieurs offres de locataires qui souhaitent y emménager. Ainsi, les propriétaires pourront se permettre d’être sélectifs, souvent au détriment des immigrants et des familles, ce qui correspond à de la discrimination au sens de la Charte des droits et libertés de la personne.

 

Image prise par Noémi Brind'Amour-Knackstedt et Félix Beaudry

 

À la lumière de ces données, il ne fait aucun doute qu’une crise du logement sévit actuellement dans la région de Montréal. Cette crise affecte tant ceux qui ont déjà un logement que ceux qui s’en cherchent. Pour les premiers, ils doivent souvent tolérer des comportements agressifs des propriétaires et potentiellement des logements insalubres, faute d’alternatives.  Pour les seconds, la recherche de logement peut être tellement difficile qu’ils n’ont d’autre choix que de dormir dans la rue. C’est souvent le cas pour les prestataires d’aide sociale qui, avec leur chèque de 690 $/mois, ne peuvent même plus se payer un studio à Montréal. Ce n’est donc pas un hasard si la population itinérante a doublé et qu’elle devient de plus en plus visible. Le camping Notre-Dame, dans l’arrondissement Hochelaga-Maisonneuve, illustre parfaitement la nouvelle facette visible de l’itinérance à Montréal. La plupart des gens qui s’y retrouvent ont perdu leur emploi et leur logement à cause de la pandémie et, dans un marché locatif qui ne pardonne pas, ils n’ont pas d’autre choix que de s’organiser ainsi. Si rien n’est fait, les campements de fortune à Notre-Dame risquent de proliférer et même de devenir permanents. C’est ce qui s’est passé à Seattle, où l’arrivée massive des travailleurs aisés d’Amazon, de Microsoft et de Boeing a mis une immense pression sur le marché locatif seattlïen. Les plus démunis se sont donc retrouvés sans logement et ont établi les « tent city », qui sont des campements de tentes permanents qui se déplacent trimestriellement d’un terrain à l’autre et qui sont encadrés par l’État. Si le campement Notre-Dame survit à l’hiver, il est fort à parier qu’il deviendra permanent. Pourtant, bien que de les détruire reviendrait à précariser une population hyper-vulnérable, il faut considérer que les tolérer revient à autoriser l’établissement de bidonvilles et dans un pays riche comme le nôtre, c’est inadmissible.  Selon l’ONU, un bidonville a les caractéristiques suivantes : « l'accès inadéquat à l'eau potable, l'accès inadéquat à l'assainissement et aux autres infrastructures, la mauvaise qualité des logements, le surpeuplement, et le statut précaire de la résidence. »  Laissons grandir le campement et tous les critères seront remplis.  Nous devons donc arriver avec une solution permanente.

 

Pour y arriver, les autorités doivent rapidement ouvrir suffisamment de places d’hébergement d’urgence afin d’éviter que quiconque dorme dans la rue cet hiver.  Toutefois, cette solution est temporaire, alors le gouvernement doit également débloquer les sommes afin de débuter un chantier massif de construction de logements sociaux.  S’il ne trouve pas les fonds, je l’invite à piger quelques milliards dans l’enveloppe du 3e lien de Québec. En effet, personne ne devrait mourir de froid pendant qu’on s’amuse à jeter de l’argent par les fenêtres pour un pont. On appelle ça les priorités. Ensuite, il faut mener une campagne agressive contre la spéculation immobilière, qui a des effets pervers sur les prix des loyers. Ainsi, nous devons implanter un registre national des loyers, où les prix des loyers des années précédentes seront inscrits, ce qui permettrait d’éviter des hausses de prix astronomiques lorsqu’il y a un changement de locataire. Finalement, nous devons nous attaquer à la rentabilité honteuse qu’apporte l’immobilier. Selon une étude de l’IRIS, entre 2005 et 2020, les propriétaires d’immeubles multi-logements ont obtenu en moyenne un rendement de 20 à 24 % par année sur leur investissement. Respectant les postulats économiques de base, si on s’attaque à la rentabilité, par le biais des taxes par exemple, on réduira la demande dans le marché des immeubles multi-résidentiels, stabilisant ainsi leur prix.  D’ailleurs, tant que le capital investi dans le développement du patrimoine immobilier proviendra principalement du privé, il faudra adopter des règlementations telles que la règle 20-20-20 de la Ville de Montréal, qui prévoit qu’un projet immobilier doit comprendre 20 % de logements sociaux, 20 % de logements abordables et 20 % de logements familiaux[1].  Les promoteurs s’y opposent, sans surprise, mais c’est une façon qui semble assez efficace de faire contribuer le privé au bien public, ce qui est rarement le cas en matière de logement (p. ex. « rénoviction »). 

 

En adoptant toutes ces solutions, la crise du logement se résorberait probablement.  Toutefois, afin d’assurer une protection adéquate à chacune et chacun qui se retrouvent sans logis, je propose d’ajouter à la Charte des droits et libertés de la personne (ci-après, « Charte québécoise ») le droit fondamental au logement.  Ce droit découlerait lui-même de l’article 1 qui prévoit, entre autres, le droit à l’intégrité de la personne.  En effet, selon la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, « le droit à l’intégrité protège entre autres contre les actions et les situations qui peuvent avoir des conséquences physiques, psychologiques ou émotives importantes sur la personne ».  Nul doute que de se retrouver dans la rue est une situation qui peut avoir toutes ces conséquences et donc, inclure une protection quasi constitutionnelle à ces personnes permettrait de contrer l’immobilisme actuel de l’État. En effet, ce dernier, afin d’éviter les poursuites de personnes qui se retrouvent sans logement, devra adopter une attitude de prévention, et non pas une de réaction comme il le fait en ce moment. Pour ceux qui trouvent cette proposition incongrue, rappelons-nous que l’article 25(1) de la Déclaration universelle des droits de l’homme prévoit que toute personne doit avoir un niveau de vie suffisant pour se permettre un logement. Ainsi, en réaffirmant ce droit dans la Charte québécoise, nous implanterions un moyen juridique qui assurerait le respect de nos obligations internationales et, soyons honnêtes, qui assurerait la réparation de cette ignoble injustice qu’est l’itinérance.

 

En attendant, selon Guylain Levasseur, fondateur de l’organisme Dehors novembre, vous pouvez donner du sucre, des bidons d’essence et, surtout, des tentes pour aider les citoyen.ne.s ayant élu pour domicile le campement Notre-Dame.

 

 

 

[1] Cette règle est un pas vers l’avant, mais elle n’est pas idéale.  En effet, les promoteurs peuvent verser une compensation financière ou céder un terrain pour ne pas respecter leurs obligations, ce qui permet d’encore retarder l’arrivée de logements abordables, sociaux et familiaux sur le marché. 

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