La majorité l’emporte toujours… ou peut-être pas

01/11/2020

 

Et non ! Je ne parle pas du débat de la semaine concernant l’emploi du mot « qu’on ne peut pas dire, apparemment ». Même si l’envie de chroniquer sur le sujet était bien présente, je laisse le soin de le faire à ceux qui le connaissent bien mieux que moi. En fait, il me suffit d’écouter Dany Laferrière au micro de Franco Nuovo pour humblement laisser toute la place à l’Académicien, et le laisser expliquer, plus en verbe, ce que je pense vraiment.  

 

Le titre fait donc plutôt référence au faux espoir de partir en élection qui a secoué le monde politique canadien il y a deux semaines. Parce que je dois l’avouer, j’ai un plaisir coupable pour les élections. Pour moi, une élection c’est 4, 5, 6… 11 ? (allô 2015) semaines de pur bonheur. En fait, j’aime plus les campagnes électorales que la politique elle-même. Alors je dois l’avouer, j’ai été un peu déçu d’apprendre, à 12:40, mercredi le 19 octobre que le NPD tuait dans l’œuf l’idée d’une élection cet automne. Je range donc de côté mon fichier de prédictions électorales, mais peut-être pas pour bien longtemps…

 

Toute cette histoire a commencé par le fait que de retour aux communes après la pause estivale, les troupes conservatrices, menées par un nouveau chef, ont jugé que les Canadiens avaient besoin d’entendre à nouveau parler du scandale « We Charity ». Vous vous souvenez de cette histoire de contrat donné sans appel d’offres à des amis de la famille Trudeau ? Bon, on s’en rappelle vaguement, mais disons que c’est loin d’être la chose qui nous préoccupe le plus dans l’actualité ces temps-ci.

 

Toujours est-il que les conservateurs voulaient lancer une vaste commission, dotée de très larges pouvoirs, pour enquêter à nouveau sur cette histoire, incluant sur des dossiers déjà clos par le Commissaire à l’éthique. Les libéraux, bien sûr, s’y opposaient, mais, on l’oublie parfois, ils sont minoritaires en chambre, et n’ont pas les pleins pouvoirs. On l’oublie, oui, parce que la politique des derniers temps se fait bien plus à coup de décrets ministériels, voire carrément de points de presse où l’on apprend comment se comporter en temps de pandémie.

 

Minoritaires, donc, les libéraux ne se sont pas contentés d’espérer l’appui de partis d’opposition pour leur éviter l’inquisition conservatrice de la commission, mais ils ont plutôt sorti la grosse menace : ils en feraient un vote de confiance. En d’autres termes, si la motion conservatrice passe, sortez vos beaux habits : on part en élections !

 

Pourquoi donc vouloir faire de cette banalité apparente une motion de confiance, susceptible de renverser le gouvernement, à peine quelques semaines après le discours du trône, soutenu lui aussi par le NPD ? Première hypothèse : les libéraux ont vraiment des choses à cacher sur « We Charity », et ils souhaitaient à tout prix que la mise en place de la commission échoue. Possible, mais peu probable, car une fois en campagne électorale, les conservateurs se seraient faits un malin plaisir à enquêter de leur propre chef sur les apparences de corruption.

 

La seconde hypothèse, beaucoup plus plausible, est, au fond, que les libéraux n’auraient pas détesté partir en élection. D’abord, parce qu’ils n’ont jamais été aussi populaires depuis l’élection de 2019. En fait, les libéraux ont été principalement en retard dans les intentions de vote entre l’élection et le début du mois de mars, soit le début de la pandémie au Canada; et ils ne sont jamais passés sous les conservateurs depuis.

 

L’ancien Chancelier de l’échiquier du Royaume-Uni (équivalent canadien du ministre des Finances), George Osborne, notait dans une récente entrevue que les crises sanitaires, ou toute autre crise hors du contrôle politique, renforcent souvent l’appui aux gouvernements en place, exception faite des partis populistes. Le populisme ne fonctionne que lorsqu’on est populaire, disait-il; mais avec une importante majorité de la population qui soutient les mesures pour combattre la pandémie, le populiste perd en popularité.

 

Au contraire, les gouvernements plus conventionnels sortants sont vus comme la nécessaire stabilité, et les partis au pouvoir remportent généralement les élections qui surviennent en temps de crise.

 

Cette idée a été confirmée au Canada par les victoires des conservateurs au Nouveau-Brunswick, des néo-démocrates en Colombie-Britannique, ainsi que des conservateurs (Parti saskatchewanais) en Saskatchewan. Dans les trois cas, les gouvernements se sont maintenus en poste, incluant, dans les deux premiers cas, des gouvernements minoritaires devenus majoritaires.

L’attrait est donc grand, pour Trudeau, de lancer des élections pandémiques et d’espérer remporter une majorité. Surtout, disons-le, que l’après pandémie sera beaucoup moins rose pour Justin Trudeau. Le bilan d’une telle crise ne peut que l’endommager, ne serait-ce que pour le gargantuesque déficit qui nous attend à la sortie. Plus encore, il n’est pas rare que les populations chassent du pouvoir les partis qui les ont menés pendant la crise, forme de marqueur temporel d’un renouveau. Après tout, Churchill avait bien perdu après une guerre menée de main de maître….

 

Finalement, il faut reconnaitre que le timing est bon pour les libéraux de partir en élections et d’espérer remporter une majorité. Le Parti conservateur n’est pas encore tout à fait rodé depuis l’arrivée d’Erin O’Toole à sa tête, et le NPD, lui, cherche encore et toujours à refaire sa place à Ottawa.

 

Dans l’histoire canadienne, les majorités ont été obtenues lorsque le parti vainqueur profitait des déboires de l’un ou l’autre des deux autres grands partis. Harper l’avait fait en 2011 au profit des libéraux; et les libéraux récupéraient les électeurs néo-démocrates déçus en 2015. En gouvernant très à gauche, plus que jamais dans l’histoire canadienne, Justin Trudeau est carrément en train de piétiner le NPD, et ce dernier, incapable de partir en élections automnales, a été contraint de soutenir bêtement les troupes libérales, n’obtenant même pas la moindre compensation.

Jagmeet Singh peut bien se vanter d’avoir été celui qui a empêché les élections au Canada, ce n’est pas ce que les gens retiendront. Ils se diront qu’il dirige un parti qui n’a pas beaucoup de raison d’être à Ottawa ces temps-ci. 

 

Pour toutes ces raisons, on voit difficilement comment Trudeau pourrait ne pas se réjouir à l’idée d’une élection imminente au Canada. Il ne manque seulement qu’une occasion pour les déclencher. Ce n’est donc que partie remise. N’oublions jamais que le Québec a déjà voté les deux pieds dans la neige, un 8 décembre. C’était en 2008.

 

Parlant d’élections en temps de pandémie…

 

Les États-Unis, eux, en tiendront une le 3 novembre. Ma prédiction ? Biden. Et par beaucoup. En ce 26 octobre, date de rédaction de ce texte, je la chiffre à 347-191. Mais bon, les élections américaines sont pleines de surprises. Bonne élection !

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