À la défense du « féminisme moderne »

Illustration par Janie Renaud

 

À la lecture de l’article « En faire trop » publié le 13 octobre dernier, je n’ai pu m’empêcher d’y répondre pour redorer le blason du « féminisme moderne », comme le nomme l’autrice. Cette dénomination est d’ailleurs le premier point que je tenais à aborder. Une partie de moi ne pouvait s’empêcher d’être confuse face à l’utilisation de cette expression. Qu’est-ce que le féminisme moderne ? L’autrice n’a pas défini ce qu’elle voulait dire par là. Certains ne comprendront peut-être pas mon désarroi, alors permettez-moi de m’expliquer.

 

Le féminisme remonte à loin. La littérature fait état de trois, parfois quatre « vagues » de ce courant de pensée. En passant par les suffragettes (première vague) et le mouvement « le privé est politique » (deuxième vague), la troisième vague, aussi nommée féminisme intersectionnel et décolonial, tente quant à elle d’élargir son champ de vision vers les intersections entre le sexisme et d’autres formes d’oppression et de discrimination. De ce fait, je tiendrai pour acquis que l’autrice référait au féminisme de troisième vague en parlant du « féminisme moderne », et c’est celui que je tenterai de défendre ici. Toutefois, ma confusion tenait au fait que ce ne sont pas toutes les féministes qui se réclament aujourd’hui du féminisme intersectionnel. Au contraire, dans la dernière décennie au Québec, un grand fossé s’est créé et oppose les féministes de troisième vague aux féministes universalistes.

 

Les chocs d’idées entre ces deux mouvements concernent surtout la place des femmes trans*, notamment au sein du féminisme, le port du voile ainsi que le travail du sexe. Il serait très ardu de faire un portrait détaillé des arguments de part et d’autre, mais je m’attarderai sur l’un des principaux éléments des féministes intersectionnelles : l’agentivité. Ce concept se définit comme « la conscience subjective que nous avons de causer volontairement nos actions, d'en contrôler le cours et d'en maîtriser les effets » (1). C’est par ce concept que l’on reconnait la possibilité pour une femme de décider par elle-même de porter le voile ou encore de vendre ses services sexuels.

 

Puisque ces enjeux n’ont pas été abordés dans l’article auquel je réponds aujourd’hui, je prendrai plutôt l’exemple des mères au foyer qu’utilisait l’autrice. Selon elle, le féminisme moderne juge les femmes qui font un tel choix de vie. Pourtant, la reconnaissance de l’agentivité par le féminisme intersectionnel fait plutôt le contraire. Il reconnait le libre arbitre des femmes qui font ce choix, avec la nuance qu’il reconnait également les conséquences et les barrières que la société leur oppose. L’objectif du féminisme est d’éliminer ces obstacles. En effet, je ne pense pas avoir besoin d’apprendre à des étudiant.e.s en droit les conséquences légales pour une conjointe de fait lors d’une rupture si elle n’a pas travaillé pendant un certain nombre d’années durant la vie commune : pas de pension alimentaire, pas de partage du patrimoine familial ni de la société d’acquêts. En bref, elle se retrouve avec pour seul revenu une pension pour ses enfants si elle en obtient la garde.

 

Même les femmes mariées, jusqu’à un certain degré, ne verront pas compenser leur travail gratuit, car oui, il s’agit d’un travail que de rester mère au foyer. La preuve en est qu’en raison de ce choix, la femme n’exerce pas de travail rémunéré, et le partenaire voit sa tâche domestique allégée, lui permettant à son tour de travailler davantage. La prestation compensatoire prévue à l’article 427 du Code civil ne s’applique pas pour ce type de travail puisque le droit considère que celui-ci ne contribue pas à l’enrichissement du patrimoine de son conjoint. Cette question du travail domestique non-rémunéré fait l’objet de nombreuses recherches féministes et j’invite ceux et celles qui s’y intéressent à consulter les livres de cette thématique sur le site des Éditions remue-ménage (2). Ainsi, il serait fallacieux d’attribuer au féminisme moderne, encore une fois en tenant pour acquis que l’on parle là du féminisme intersectionnel, le jugement des choix de vie des femmes. L’objectif serait plutôt d’enlever les barrières et les conséquences pour les femmes faisant de tels choix.

 

Un autre point qui me semblait important à aborder est que le féminisme moderne, contrairement à ce que stipule ledit article, ne pousse pas les femmes à « surpasser » les hommes, pas plus qu’il n’haït les hommes. Au contraire, il me semble plutôt que chaque fois qu’une féministe prend aujourd’hui la parole dans l’espace public pour aborder ce sujet, elle est constamment en train de rappeler qu’elle ne déteste pas la gent masculine et tous ses représentants. L’ennemi, s’il fallait en nommer un, est plutôt le système patriarcal (et autres systèmes d’oppression puisque, rappelons-nous, le féminisme intersectionnel reconnait l’intersection entre les pluralités d’oppressions dans notre société). Un système peut se définir notamment comme « un ensemble de procédés, de pratiques organisées, destinés à assurer une fonction définie » (3). Ainsi, le système patriarcal regroupe entre autres des normes et des valeurs omniprésentes dans notre société. Celles-ci sont apprises par les individus notamment à travers l’éducation, scolaire et familiale, ainsi que par la socialisation.

 

C’est contre un tel système que le féminisme se bat, et non contre des individus. Toutefois, puisqu’un système est intangible, il est vrai que des personnes reproduisant les codes du patriarcat puissent être visées par des féministes. Ces personnes peuvent appartenir à n’importe quel genre. Ainsi, lorsque l’autrice énonce que certaines femmes peuvent avoir des comportements ou des paroles qui ne semblent pas féministes, elle a raison. En effet, les femmes aussi vivent dans cette société, vont à l’école, côtoient des pairs qui reproduisent ces codes; elles ne sont pas immunisées. La faute n’est cependant pas imputable à ces individus, mais au système qui est perpétué par les individus. Nuance qui peut sembler mince, mais qui a son importance. Une sorte de faute partagée si l’on reprenait les termes de la responsabilité civile.

 

J’aimerais également revenir sur la comparaison que fait l’autrice entre les combats actuels de certaines féministes  et les combats « élémentaires » que certaines femmes font ailleurs dans le monde, pour le droit de divorcer par exemple. L’argument des combats plus pressants n’est pas nouveau. Les femmes se sont souvent fait dire que l’enjeu pour lequel elles se battaient n’était pas urgent et pouvait attendre. Comme si la société n’était capable de s’attaquer qu’à un seul problème à la fois. Nous n’avons pas toustes les mêmes priorités, et c’est bien ainsi! Nous avons toustes nos propres sensibilités qui nous poussent à nous engager dans un combat plutôt qu’un autre. En tant qu’individus, nous avons nos propres limites et il est correct de les respecter en concentrant notre énergie sur certaines questions plutôt que d’autres. Nous ne devrions toutefois pas empêcher les autres de mener ces combats qui nous rejoignent moins parce qu’ils nous paraissent futiles comparés à d’autres.

 

Il est également évident que des femmes à travers le monde se battent présentement pour des enjeux qui sont bien souvent réglés ici (encore que…). Il me semble toutefois bien triste de se comparer à pire que nous. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Le slogan « féministe tant qu’il le faudra » résume assez bien ma pensée à ce sujet. De toute façon, arrêter de me battre pour nos droits ici n’aidera en rien le combat des femmes ailleurs.

 

Finalement, j’aimerais aborder la question de la place des hommes dans le mouvement féministe. Tout d’abord, pour les hommes lisant ces lignes : non, le féminisme ne vous demande pas de « transporter le fardeau de la culpabilité issue des siècles d’oppression perpétués par vos prédécesseurs ». Lorsque les féministes parlent de privilèges, ce n’est pas dans le but de vous culpabiliser. L’objectif est simplement de vous faire reconnaître les avantages, par rapport aux femmes, que vous confère le système en place. Cela ne veut pas dire que vous ne pouvez pas connaître la souffrance. Cela ne veut pas dire que vous ne pouvez pas avoir une vie difficile, des moments difficiles. Cela veut tout simplement dire que votre genre ne sera pas un obstacle dans votre vie. Si au départ cette idée vous rend coupable, c’est possible. C’est un sentiment normal qui vient avec la réalisation qu’on bénéficie d’un privilège. Là où une nuance s’impose, c’est que le féminisme ne tient pas à ce que vous vous autoflagelliez. Au contraire! C’est plutôt inutile pour l’avancement de notre cause. L’objectif est qu’après cette réalisation, vous preniez les moyens pour devenir de bons alliés.

 

Il s’agit d’une posture qui n’est pas toujours facile à adopter. Mon premier conseil pour un.e allié.e (puisqu’être allié ne se cantonne pas à la cause féministe) est d’être à l’écoute. Par là, je ne veux pas dire de tout le temps vous taire comme le pense l’autrice. Il s’agit plutôt de savoir quand c’est le temps d’écouter et quand il est l’heure de parler. Lorsqu’une ou des femmes partagent leur expérience, c’est le moment d’écouter. Ce n’est pas méchant. C’est simplement un fait que vous n’êtes pas une femme et que vous ne vivrez jamais ce qu’une femme vit (parce que Freaky Friday, ça n’existe pas dans la réalité). Il est donc important de ne pas nier le vécu d’une personne vivant une oppression ou de la discrimination. Le moment de parler vient ensuite. À mon sens, votre parole est à son plus utile pour une cause lorsqu’elle sert de porte-voix pour les personnes vivant une oppression. Malheureusement, dans notre société, votre voix a plus de poids. Donc, le meilleur moyen d’utiliser ce privilège est de rapporter le vécu des femmes et de confronter les gens qui font preuve de sexisme dans votre entourage, notamment dans les espaces où nous ne pouvons être entendues.

 

Une illustration de mon propos s’est présentée à moi dans l’actualité récente avec le cas des garçons du secondaire portant la jupe. La question de l’habillement des filles et de leur traitement par les institutions d’enseignement québécoises n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est le fait que des garçons ont décidé de se faire le porte-voix des revendications de leurs collègues. Tout de suite, les directions ont réagi, les médias en ont parlé. Cela démontre que la parole des hommes compte plus et que vous pouvez avoir un impact positif en tant qu’allié. La ligne est toutefois mince entre sauveur et allié. Il ne faut donc jamais oublier l’objectif derrière nos actions et remettre en question nos motivations : est-ce que je pose cette action pour mon ego ou parce que je veux que cette personne puisse faire entendre sa voix ?

 

Malheureusement, je ne pourrai aborder les questions des quotas, de la féminisation des noms de métiers, ni de la reprise du féminisme par le capitalisme en raison des limites du médium d’expression choisi. Toutefois, j’aimerais terminer en précisant que l’objectif de ce texte n’est pas de rabaisser l’autrice de l’article « En faire trop ». Au contraire, chaque fois qu’une personne se penche sur le féminisme, il s’agit pour moi d’une victoire. J’ai confiance que ce journal étudiant est un forum à travers lequel il est possible de dialoguer pour faire cheminer nos croyances et nos pensées. C’est ce que j’ai tenté de faire à travers cet article : aborder des propositions alternatives à celles proposées par l’autrice afin que, peut-être, certain.e.s remettent en question leurs idées reçues. Parce que lorsqu’on arrête de se remettre en question, il n’y a plus de place à l’amélioration et l’on tombe dans la stagnation.  

 

 

*Je tiens à spécifier que dans mon texte, la référence au terme « femme » s’applique pour toute personne s’identifiant comme femme.

 

Bibliographie

 

[1] : Elisabeth PACHERIE, « Neurosciences cognitives et agentivité », Encyclopédie Universalis, [En ligne], https://www.universalis.fr/encyclopedie/agentivite/.

 

[2] : Les Éditions du Remue Ménage, « sujet : travail ménager », [En ligne], http://www.editions-rm.ca/sujet/travail-menager/. (NDLR : il s’agit, ici, d’une sélection de livres que l’autrice de ce texte vous invite à consulter pour enrichir vos connaissances).

 

[3] : DICTIONNAIRE LAROUSSE, « Définition du terme système », [En ligne],  https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/syst%C3%A8me/76262.

 

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