En faire trop

13/10/2020

 

 

L’excès est un risque inhérent à toute forme de doctrine. La ligne directrice d’un courant de pensée ou d’un mouvement peut s’effilocher au fil des décennies pour ne devenir que l’ombre d’elle-même. Le décès récent de Ruth Bader Ginsburg, icône américaine du féminisme célèbre pour les dissidences aiguisées qui ont formé son legs à la Cour suprême des États-Unis, a, une fois de plus, mis en lumière dans mon esprit la dégradation du mouvement féministe moderne. Ce dernier, en faisant sans cesse dans l’excès, semble bien chétif lorsque confronté à l’aspect concret et salutaire des réalisations de la célèbre juge.

 

Le féminisme actuel s’est doté d’un certain aspect vindicatif, qui se cristallise souvent par l’usage de méthodes et de procédés impératifs. Certes, ce n’est pas parce que l’égalité des droits entre les sexes a été acquise que tous les problèmes sont magiquement anéantis, mais à trop souhaiter l’émancipation des femmes sur une base effective, on risque de régresser. À trop vouloir imposer aux femmes un certain agenda, on oublie que c’est avant tout la liberté féminine individuelle que le mouvement tient à privilégier, à promouvoir et à protéger. Posséder tous les outils nécessaires à une émancipation sexuelle, professionnelle, économique, intellectuelle et morale : voilà ce qui était initialement au cœur des revendications féministes. Il s’agissait d’avoir les moyens concrets et la capacité de se développer au même titre que les hommes et à tous les niveaux, non pas d’obliger les femmes à se développer de cette manière. Cette distinction semble futile, mais elle est assez importante. Il n’a jamais été question de prescrire un certain mode de vie aux femmes, mais plutôt de leur permettre de s’épanouir selon leurs désirs et leur personnalité, sans craindre d’être pointées du doigt, critiquées ou moquées. On ne cherche pas ici à reproduire le prototype masculin dans toute sa latitude pour rattraper le temps perdu ou prouver que les femmes sont tout aussi capable de le faire. On ne cherche pas à afficher son indépendance complète, à prôner que l’on a besoin de personne pour vivre, à accéder à tous les mêmes postes et à toutes les mêmes opportunités, à rejeter en bloc tout ce qui est traditionnellement considéré comme « féminin » dans l’attitude et l’expression de soi, mais bien à laisser chaque femme organiser sa vie comme elle l’entend. Il est nocif et anxiogène de pousser les femmes à surpasser systématiquement les hommes : il vaut mieux les pousser à se surpasser elles-mêmes, à s’épanouir selon leurs propres désirs et ambitions, à leur propre rythme, et il est évident que ces paramètres vont différer d’une personne à l’autre. Contrairement à ce que des personnalités publiques ont déjà affirmé, le féminisme ne consiste pas à « détester les hommes », à boycotter les productions artistiques émanant des hommes ou encore moins à « être vegan », comme a pu l’avancer l’association PETA. Le respect du droit des animaux et la lutte contre leur abus est un combat noble et crucial, mais qui n’a rien à voir avec la façon de laquelle les femmes organisent leur quotidien. Ce genre de raisonnement est très dangereux, en ce sens qu’il forge une esquisse de la « bonne féministe » ou encore de la féministe idéale. Or, ce concept n’existe tout simplement pas. Une femme qui choisit de manger de la viande ne fait pas moins honneur à la cause que ses consœurs. Elle ne mérite pas de voir ses choix de vie être dénigrés. Il n’y a pas une seule façon correcte d’être féministe : il y a autant de façons de l’être qu’il y a de femmes.

 

Ainsi, une femme actuelle qui veut demeurer mère au foyer, qui aspire à élever une famille nombreuse, qui apprécie la galanterie ou qui adhère aux standards de beauté jugés trop « féminins » devrait pouvoir le faire en paix, sans qu’on lui reproche de nuire au progrès sur la base que nous « sommes quand même en 2020 ». Cela est son choix personnel : il n’est pas rétrograde, ridicule ou moins valide que les autres. Un exemple parfait du caractère ironique de cette situation se trouve à être l’article 393 du Code civil du Québec. Ce dernier empêche implicitement les femmes de prendre le nom de leur mari suite au mariage ou à l’union civile : est-ce vraiment de cette façon que l’on compte les libérer de l’oppression? En leur imposant à nouveau un choix de vie? Cela est un non-sens : ce n’est pas parce que de bonnes intentions se cachent derrière une disposition contraignante qu’elle en devient moins contraignante.

 

L’essentiel demeure, je pense, de normaliser la présence féminine dans les sphères de pouvoir, en ce sens  que cette présence devrait aller de soi et être fluide, non pas être imposée par des quotas ou la féminisation de tous les noms de métiers. Au lieu de se féliciter dès qu’une femme obtient l’une de ces positions, du seul fait qu’elle soit une femme, je pense qu’il convient de mettre l’accent et de se réjouir de son parcours, de ses réalisations et de ses compétences particulières, comme on le fait naturellement avec les hommes. Cela vient de pair avec le volet critique, qui doit être accepté et appréhendé comme autre chose que du « mansplaining » ou une volonté de ne pas prendre les femmes au sérieux. Toute personne qui occupe une position d’influence, peu importe son sexe, s’ouvre ainsi à la critique et au potentiel désaccord des tiers : affirmer que remettre en question les affirmations ou les actions d’une femme est systématiquement sexiste est plus nuisible qu’autre chose. Il peut très bien s’agir d’une critique intègre, basée seulement sur la qualité et la pertinence de ses propos, sans dévaluer ces derniers à cause du genre.

 

Outre cela, le mouvement devrait rester cohérent et réaliste dans ses allégations. On ne peut pas simultanément affirmer que le patriarcat demande aux femmes de se vêtir, de s’exprimer ou de se mouvoir d’une certaine façon dans l’optique finale d’en faire des objets sexuels, puis inviter les femmes à exercer leur liberté totale en adoptant ces mêmes recommandations dans des lieux qui prescrivent un certain décorum. C’est ainsi que l’on se plaint du mauvais accueil reçu, et que l’on tente de se convaincre ainsi que l’on a réussi à prouver la première prémisse. Ce raisonnement ne tient pas la route et c’est ce que l’on a pu constater lors du fameux épisode du coton ouaté de Catherine Dorion, si polarisant. Il est normal que l’Assemblée nationale, comme une multitude de lieux dotés d’un caractère symbolique et solennel, possède un code vestimentaire précis et jouisse d’une certaine étiquette. C’est cette même étiquette qui justifie, à bon droit, les réprimandes que pourrait obtenir une femme qui ne se présente pas de manière appropriée, tout comme un homme qui ne respecte pas ces mêmes normes. Elle n’est pas le vecteur d’un paternalisme latent ni d’une volonté toxique de décider « comment une femme doit s’habiller ». Confondre ces deux éléments totalement distincts ralentit inutilement la pleine intégration des femmes dans de tels milieux. En s’attardant sur ces questions, c’est l’apparence des femmes qui, au final, est mise de l’avant et débattue sans cesse dans la sphère publique, ce que l’on cherchait de prime abord à éviter. Aussi, avoir recours automatiquement à l’argumentaire et au lexique du sexisme, lorsqu’une femme est critiquée sur une toute autre base et sur une question aussi futile, est quelque peu irrespectueux envers le combat mené partout à travers le monde par des femmes courageuses qui se battent pour des choses aussi élémentaires que de pouvoir ouvrir leur propre compte en banque, conduire, avorter ou réclamer un divorce.

 

Plus généralement, les hommes n’ont pas à transporter, à l’heure actuelle, le fardeau de la culpabilité issue des siècles d’oppression perpétués par leurs prédécesseurs. Cela est vain et injuste, tout comme le fait de leur refuser la parole sur tout sujet touchant les femmes de près ou de loin. Le fait qu’une personne soit un « homme blanc hétérosexuel » n’est aucunement un argument valable pour rejeter en bloc son opinion, du moment où il souhaite participer à la discussion avec respect, ouverture d’esprit et empathie. L’accumulation de ces caractéristiques, reconnues comme octroyant des privilèges au sein de la société, ne devrait jamais servir à brimer la liberté d’expression d’une personne de bonne foi. Il ne faut pas oublier que le féminisme est, à la base, une école de pensée servant à analyser la société sous le prisme de l’égalité des sexes, et ce, de façon critique et nuancée. En quoi est-il approprié d’exclure tout un pan de la société d’une discussion intellectuelle, pour le seul motif qu’il n’a pas été victime par le passé de l’injustice dont il est question ? Nier tout droit de parole aux hommes sous prétexte qu’ils « ne peuvent pas comprendre » est contre-productif : cela les prive d’une opportunité de se sensibiliser à la condition féminine et risque de repousser de potentiels alliés à la cause. Il est hypocrite d’anéantir les jugements et points de vue d’un « patriarcat » qui englobe faussement tous les hommes de la planète en les écrasant sous le spectre tout puissant de concepts abstraits à caractère commercial, tels que le girl power ou la solidarité féminine. Au cours de mon parcours socio-académique et depuis un très jeune âge, notamment dans des établissements scolaires n’acceptant que des filles en leur sein, j’ai remarqué, comme, j’en suis sûre, la plupart de mes collègues, qu’il existait davantage de regards en biais, de critiques, de lourds préjugés, d’arrière-pensées et de médisances entre les élèves que d’actes faisant foi de la prétendue solidarité bienveillante caractéristique de notre sexe. Il me semble que le mouvement féministe fait erreur en faisant des hommes les uniques responsables des phénomènes sociaux qu’il pointe du doigt, tels que le « Madonna-whore complex » ou encore le « slut-shaming ». J’ai bien souvent noté l’usage de ce genre de références ou de termes crus dans des conversations entre femmes. Je n’avance pas ici que les femmes sont les artisanes de leur propre malheur, mais bien que de ne pas prendre en compte ces données dans l’équation fournit un résultat final approximatif. Accuser systématiquement le patriarcat d’avoir causé tous les maux subis par les femmes, y compris des mécanismes qu’elles perpétuent elles aussi, est un automatisme bancal et malhonnête. C’est en adoptant une perspective réaliste et critique face à la situation que l’on pourra prendre conscience de certains défauts et se diriger vers un progrès tangible, non pas en jetant mécaniquement l’intégralité de la faute de l’autre côté. Par exemple, prétendre que le tabou qui entoure les menstruations provient uniquement d’une volonté de contrôle et d’un dégoût patriarcal envers le corps féminin revient à traiter la question de façon biaisée et très peu approfondie : force est d’admettre que le malaise peut exister également entre les femmes et dans le for intérieur même de la femme. C’est d’ailleurs l’un des premiers constats émis par Beauvoir dans le Deuxième sexe.     


Bref, il me semble que le féminisme moderne se doit d’être lucide et efficace pour faire honneur à ses itérations précédentes et occasionner de réels changements dans les mentalités. Il devrait s’occuper de régler les déséquilibres flagrants et les iniquités pouvant survenir dans la vie des femmes, partout dans le monde, les identifier systématiquement, anéantir les lois intrinsèquement sexistes, plutôt que s’apitoyer sur son sort, créer de faux problèmes ou préconiser une certaine façon de faire. Le féminisme doit demeurer un moyen de combattre des inégalités concrètes, non pas une doctrine qui définit ce qu’est une femme et qui se coupe de toute divergence d’opinion. Il est si triste de voir des compagnies comme Dove, Zara ou Nike s’emparer du mouvement pour en faire des t-shirts, des produits de beauté et des slogans publicitaires. Il en est de même avec les marques de produits d’hygiène féminine, notamment de serviettes hygiéniques, et je terminerai par indiquer à ces dernières qu’il est inutile de passer autant de temps sur des questions de marketing. Inutile de mettre au point de charmantes petites publicités aux teintes acidulées mettant en scène des girlboss, des bossbabe ou autres locutions qui me semblent plus rabaissantes qu’autrement, qui sont capables, par je ne sais quelle force de la nature, d’aller travailler, de participer à un combat de boxe et d’avoir leurs règles dans la même journée. Et, surtout, inutile d’imprimer des inscriptions insipides sur vos emballages. Ce n’est pas en sachant que you go girl que je vais avoir moins mal.

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