La petite histoire du néolibéralisme

01/10/2020

 

La genèse du néolibéralisme

 

« Dans cette période de crise, le gouvernement n’est pas la solution à nos problèmes ; le gouvernement est le problème »

 

Le 20 janvier 1981, Ronald Reagan, nouvellement président des États-Unis, annonçait au monde entier l’assise sur laquelle la nouvelle idéologie dominante allait reposer. Il s’empressa alors d’imposer cette idéologie à l’aide de la recette magique du néolibéralisme©, qui comporte 3 étapes faciles.   

 

D’abord, pour implanter le néolibéralisme, le gouvernement doit baisser les impôts des riches de façon draconienne. Comment justifier ces réductions d’impôts ? C’est simple, il n’a qu’à expliquer que les riches, avec leurs nouveaux milliards de dollars, réinvestiront cet argent dans l’économie réelle et que cet investissement ruissèlera dans toutes les strates de la société. Comme le stipule le postulat fondateur du néolibéralisme, le gouvernement est un problème. Donc, le secteur privé est, a contrario, la solution, ce qui fait en sorte que ce dernier est mieux placé pour décider de l’allocation des ressources dans la société. Une fois que les réductions d’impôt sont justifiées et en vigueur, le gouvernement peut alors passer à la deuxième étape.

 

Cette deuxième étape consiste à couper drastiquement dans les dépenses. Toutefois, ces coupes ne doivent pas concerner les dépenses militaires, car les donateurs du secteur militaro-industriel n’apprécieront pas et donneront moins lors des campagnes électorales. Alors, le législateur doit couper dans les programmes sociaux gouvernementaux. Plusieurs justifications sont possibles pour que la population accepte ces mesures. Par exemple, il est possible de plaider l’urgence d’une lutte au déficit, car ayant coupé les impôts, l’État a moins de revenus, donc des coupures dans les dépenses s’avèrent vraisemblablement nécessaires. Toutefois, la froideur d’un calcul comptable ne réussira pas à tout coup à convaincre la population. Il est donc possible de réchauffer les ardeurs de la haine en créant un bouc émissaire comme le « chômeur buveur de bière » ou, encore une fois, d’invoquer la gestion inefficace inhérente du gouvernement pour sabrer dans ses programmes. Des pans entiers de l’économie pourront donc être privatisés et cela ne coûtera rien au secteur privé, car celui-ci utilisera l’argent fraîchement disponible, gracieuseté des réductions massives d’impôts. 

 

Finalement, la troisième étape est simple : il faut recommencer les deux premières étapes après quelques années, lorsque les citoyens se seront habitués à leur nouvelle réalité. 

 

Cette recette, elle aura été utilisée à toutes les sauces par pratiquement tous les gouvernements occidentaux. Au Canada, nous pouvons penser aux gouvernements Mulroney, Chrétien et Harper, et au Québec, aux gouvernements Bouchard, Charest et Couillard.  

 

Les conséquences du néolibéralisme

 

Donc, quel est le bilan après 40 ans sous le joug néolibéral ? Pour n’en nommer que quelques-unes : des crises économiques périodiques, une explosion de la dette publique, une fragilisation des services à la population, une privatisation quasi totale du capital productif et une exacerbation des inégalités sociales.  

 

Ces conséquences inhérentes à la logique néolibérale nous frappent encore de plein fouet en ces temps pandémiques. Si on regarde notre système de santé, fragilisé par le massacre (néo)libéral de la dernière décennie, on aperçoit de sérieux signes d’effondrement à l’aube de la deuxième vague. Par exemple, à l’Hôpital de Gatineau, les soins intensifs ont dû fermer en raison d’un manque d’effectif. Aussi, à Valleyfield, ma ville natale, les infirmières de l’Hôpital du Suroit alertaient les médias qu’elles ne pouvaient plus garantir la sécurité des soins aux urgences. Enfin, la démonstration la plus abominable des conséquences des coupes libérales est l’hécatombe dans les CHSLD durant la première vague de COVID-19. On a littéralement sacrifié 4 900 aînés sur l’autel du néolibéralisme, et d’autres suivront probablement. 

 

Que faire ?

 

Pourtant, la plupart de ces conséquences auraient pu être évitées. Afin de ne pas répéter la même erreur dans le futur, nous devons réussir à sortir de la logique néolibérale. Comment y parvenir ? En faisant exactement le contraire de ce qui a été fait dans les dernières décennies.  

 

Ainsi, nous devons commencer à augmenter les impôts des plus riches. Pour ce faire, plusieurs options s’offrent à nous.

 

Nous pouvons d’abord augmenter les taux d’imposition pour les remettre à ceux de 1971, qui étaient de 82 % pour les revenus les plus significatifs. En comparaison, en 2020, ces mêmes revenus sont imposés à un taux de 53 %.  

 

D’ailleurs, nous pouvons reprendre les mêmes taux et les mêmes paliers progressifs pour imposer les gains en capital, qui sont actuellement imposables à un taux maximal de 26 %. Considérant que la valeur des actions boursières atteint des sommets historiques, nous devons nous assurer que cette richesse revienne à tous, et non pas à une poignée d’actionnaires.  

 

Ensuite, la manière de percevoir l’impôt sur les sociétés doit changer. Nous devons nous assurer que chaque revenu réalisé au Canada par une compagnie soit imposable. Comment faire ? En calculant la proportion de revenus que la compagnie réalise au Canada par rapport à l’ensemble de ses revenus et en l’imposant sur le montant obtenu. Par exemple, si Apple enregistre un chiffre d’affaires de 53,8 milliards dans le monde et que les ventes canadiennes correspondent à 5 % de ses revenus mondiaux, 2,69 milliards seraient imposables. Imaginez le nombre de tramways que nous pourrions construire avec cela.  

 

Aussi, nous devons imposer un impôt successoral progressif. Cet impôt est prélevé sur la succession qu’une personne décédée lègue à ses héritiers.  Par exemple, si un milliardaire décède demain matin et lègue 2 milliards à ses héritiers, le gouvernement pourrait en prendre, disons, 90% et 1,8G pourra se retrouver dans les coffres de l’État.  Ainsi, nous éviterions que les grandes fortunes canadiennes se retrouvent perpétuellement dans les mains de quelques familles. Sur ce point, il est étonnant que le Canada n’ait pas un tel impôt, considérant que tous les pays du G7 en ont un.  

 

Enfin, nous devons instaurer un impôt sur le patrimoine progressif. Cet impôt consiste à taxer le patrimoine total d’un contribuable chaque année. Toutefois, une question se pose : pourquoi cet impôt est-il nécessaire alors que nous pouvons instaurer un impôt sur la succession qui reviendrait au même finalement? C’est que nous devons nous donner les moyens, maintenant, de transformer la société. Attendre la mort des riches afin d’accomplir cet objectif serait d’abord trop long et causerait aussi une relation malsaine entre la société et ses riches : la première deviendrait littéralement dépendante de la mort de ces derniers afin de financer ses dépenses. Nous pouvons imaginer les débordements possibles. Comme argument quant à la nécessité de cet impôt, nous pouvons mentionner que la dette publique canadienne s’élèvera à 1 billion de dollars en 2021 et que le 0,5 % des familles canadiennes les plus riches en détiennent 2,4 billions. Avec un impôt de 50%[1]sur ces patrimoines, nous pourrions effacer la dette publique canadienne et nous aurions même un « petit extra » de 200 milliards. Nous n’aurions donc aucune dette publique et le 0,5% pourrait se consoler de posséder encore 10% de toutes les richesses canadiennes.  

 

Finalement, après avoir augmenté les impôts des mieux nantis, le gouvernement aura énormément de marge de manœuvre pour investir à sa guise dans différents programmes sociaux, tels qu’une assurance-maladie complète, une éducation entièrement gratuite, des logements sociaux à profusion et, qui sait, peut-être même un revenu universel de base !

 

Toutes ces mesures aideront à corriger drastiquement les erreurs des 40 dernières années et devant le fait accompli, une seule conclusion sera possible : en période de crise, le gouvernement est la solution et non le problème. D’où le titre de l’article : « La petite histoire du néolibéralisme », car cette idéologie doit devenir chose du passé, de l’histoire ancienne.  Nous voyons déjà une évolution vers la bonne direction de la mentalité avec le gouvernement Trudeau dans son discours du trône, où il promet des dépenses massives dans l’économie financées par les mieux nantis. J’espère qu’il tiendra sa promesse, car si nous ne parvenons pas à déconstruire l’idéologie néolibérale dans un futur proche, nous n’aurons jamais les moyens d’affronter la prochaine menace existentielle de l’humanité : la crise climatique. Cette crise nécessitera la mobilisation de toutes les ressources disponibles afin de transformer notre économie et de protéger les victimes du climat. Je ne compterais pas sur les Jeff Bezos de ce monde pour nous aider. 

 

 

 

[1]Qui n’est pas vraiment radical, considérant que le Japon a imposé un taux de 90% en 1946-1947

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