La communauté des étudiants internationaux malmenée par la pandémie - Témoignages de trois étudiantes de la Faculté de droit

01/10/2020

 

Pandémie et études à l’international ne font pas bon ménage, comme peuvent en témoigner ces trois étudiantes confinées à l’étranger, toutes à des milliers de kilomètres de l’université à laquelle elles sont inscrites.

 

Pour ces étudiantes, le début du confinement et la fermeture des frontières ont marqué un moment décisif. Partir ou rester, école ou famille? Les questions soulevées par la pandémie étaient pour le moins déchirantes et les délais, pressants.

 

Claire, une étudiante française, s’est trouvée contrainte à quitter sa résidence universitaire au printemps dernier. « J’avais décidé de rester, sauf que la résidence nous a demandé de partir avant le 23 mars, donc je ne savais pas où aller, c’était la panique », nous confie-t-elle. 

 

La situation précaire des étudiants sitôt expulsés de leur résidence avait enflammé la sphère médiatique en mars dernier, alors que certains disposaient de trois ou quatre jours seulement pour quitter les lieux. « J’ai décidé de rentrer [chez moi en France] le 23 mars, alors que je n’avais même pas de billet d’avion », se rappelle Claire.

 

Dans la foulée du confinement à l’échelle mondiale, d’autres n’ont pas réussi à se rendre à destination. Juliette Sauvé, une étudiante québécoise résidant au Pérou, n’a pas pu retourner au Québec comme prévu. Au début de la crise, il s’est avéré particulièrement difficile de mettre la main sur un billet d’avion pour être rapatriée : « Tout le monde voulait un billet, donc les vols étaient sold out en moins d’une heure. »

 

Même si l’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) accorde priorité aux Canadien.ne.s qui essaient de revenir au Canada, sa demande auprès des services consulaires a été vaine : « J’ai donné mon nom à l’ambassade, mais comme j’étais logée et nourrie, je n’avais pas priorité », nous explique Juliette.

 

Encore à ce jour, rares sont ceux et celles qui ont la possibilité de traverser la frontière canadienne pour venir y étudier. Entre autres restrictions, l’ASFC ne peut admettre que les étudiant.e.s en provenance directe des États-Unis, ceux et celles qui possèdent déjà un permis d’études valide ou ceux et celles dont la demande de permis a été approuvée au plus tard le 18 mars 2020.

 

Pas de chance pour May El Farouki, qui est toujours en attente d’une réponse pour la demande qu’elle a déposée le 18 mars : « Ma demande est en cours de traitement. J’ai seulement reçu une lettre me permettant de continuer mes études en ligne. »

 

De plus, selon l’ASFC, seuls ceux et celles qui voyagent à des fins essentielles auraient la possibilité de mettre les pieds au pays. « Le fait que tu aies tes cours en ligne, apparemment, ce n’est pas considéré comme un motif essentiel », précise Claire. Or, dans les faits, la présence physique au pays s’avère presque indispensable à la poursuite des études universitaires, et ce, à de nombreux égards.

 

Au bout du compte, la décision finale appartient à un agent des services frontaliers, lequel a le pouvoir de juger si l’entrée au pays de l’étudiant.e en question est essentielle ou non : « Je pense que c’est un peu à la discrétion des agents qui te reçoivent à l’aéroport », conclut-elle. Ce pouvoir discrétionnaire suffit à dissuader de nombreux étudiant.e.s qui ne peuvent se permettre de devoir faire demi-tour à la douane.

 

Plusieurs sont ainsi contraint.e.s à rester dans le pays dans lequel ils se trouvent, profitant des cours en ligne mis en place dans la plupart des universités québécoises en réponse à la pandémie. May, elle, poursuit ses études en ligne du Maroc : « C’est très dur, parce que je n’ai pas de manuels et la majorité ne sont pas disponibles en ligne. »

 

L’accès aux ouvrages et aux documents imprimés reste effectivement un défi majeur posé par les études en ligne à l’étranger. Certes, une bonne partie du matériel pédagogique trouve son pendant numérique, mais plusieurs livres imposés par les professeur.e.s demeurent, quant à eux, introuvables sur Internet : « Certains professeurs ne nous donnent que l’option d’acheter le matériel en version papier, et ce, même après leur avoir fait part de ma situation », rapporte Juliette.

 

D’ailleurs, la livraison outre-mer des livres de Claire s’est avérée impossible avec la Coop Droit : « Après avoir échangé avec un membre de la Coop, il m’a indiqué d'un coup que [la livraison à l’étranger] n’était pas possible, en fait, vu les coûts élevés. » Une réponse qui l’a surprise, elle qui était prête à assumer les frais qui découlaient de la livraison.

 

La débrouillardise des étudiant.e.s internationaux.ales est donc de mise pour mettre la main sur les précieux livres requis pour les cours. À chacun sa méthode. May peut compter sur l’aide d’un ami qui habite au Canada. Celui-ci utilise les services d’une compagnie privée de livraison de colis pour lui envoyer ses livres chez elle au Maroc.

 

Toutefois, pour Juliette, la livraison n’était pas une option. « Ici, au Pérou, la poste ne fonctionne pas en ce moment et lorsqu’elle fonctionne, elle n’est pas fiable ! » Elle mise donc plutôt sur l’aide de sa famille : « j’ai fait livrer mes livres et recueils chez mes grands-parents au Québec et ils prennent en photo les pages dont j’ai besoin. » 

 

Encore faut-il que les étudiant.e.s issu.e.s de l’international admis.e.s au pays se soumettent à une période de quarantaine de deux semaines à leur arrivée au Canada, ce qui complexifie de nombreux aspects de la vie quotidienne. La question du logement, par exemple, est un véritable casse-tête.

 

La quatorzaine, d’abord, ce n’est pas donné. « Je comptais faire une colocation, comme je n’ai pas les moyens de me payer un studio, donc c’était compliqué [avec l’isolement obligatoire] », raisonne Claire. Il va sans dire que la quarantaine exacerbe les difficultés financières des étudiant.e.s internationaux.ales, dont le portefeuille est déjà meurtri par la crise sanitaire et économique.

 

Pour Juliette, en plus de l’argent, l’hiver québécois complique la tâche : « Mon plan était de rester dans la roulotte de mon oncle, parce que je n’ai pas les moyens pour me payer un séjour aussi long à l’hôtel, mais avec l’hiver qui s’en vient, la roulotte n’est plus une possibilité. »

 

Par-dessus le marché, l’isolement à l’étranger, selon Claire, ce n’est pas particulièrement invitant : « Je ne voulais donc pas risquer d’être toute seule à mon arrivée, en plus, sans vie universitaire... » Malgré les efforts colossaux des différentes associations étudiantes, plusieurs activités présentielles destinées aux étudiant.e.s ont effectivement dû être annulées pour des raisons sanitaires. On peut raisonnablement imaginer que l’arrivée à Montréal de la fameuse deuxième vague limitera encore davantage les possibilités de rassemblements étudiants plus tard cet automne.

 

Les étudiant.e.s internationaux.ales sont également confronté.e.s à une problématique bien unique : le décalage horaire. L’assiduité de ces élèves aux cours synchrones et aux examens est ainsi mise à rude épreuve avec des cours débutant très tôt ou finissant très tard. Nuisible pour les santés physique et mentale, le décalage horaire se concilie mal avec les exigences des études en droit.

 

Claire, par exemple, doit veiller tard pour suivre ses cours en direct de Montréal : « Mon cours le plus tard se termine à 1h00 du matin. J’ai des examens qui vont se finir à ces mêmes heures. » Juliette, pour sa part, doit se lever un peu plus tôt : « Pour le décalage horaire, ce n’est pas si pire. J’ai une heure de différence, donc les cours de 8h30 commencent à 7h30 pour moi ».

 

Malgré les nombreux accommodements proposés par la plupart des professeur.e.s et la Faculté, certains déplorent le manque de proactivité des services académiques : « Je pense contacter la TGDE pour faire [les examens] en différé, mais j'aurais aimé que l'on pense à nous en amont, car je ne suis pas seule, l’UdeM accueille plein d'étudiants internationaux », explique Claire.

 

L’incompréhension des étudiant.e.s est légitime, d’autant plus que d’autres pays ont manifestement adopté des approches bien différentes dans le processus d’accueil d’étudiant.e.s internationaux.ales : « Je vois mes amis partir en France et en Angleterre pour étudier, pendant que moi, je suis toujours chez moi », déplore May.

 

Dur d’oublier, dans un même ordre d’idées, la réforme ratée, puis assouplie, du Programme de l’expérience québécoise du gouvernement Legault, intentée au printemps dernier et finalement entrée en vigueur cet été. Celle-ci visait à restreindre l’accès à un programme de plus en plus populaire auprès des travailleurs.ses désireux.ses de s’installer au Québec. Plusieurs étudiant.e.s internationaux.ales en bénéficiaient afin de s’établir au Québec une fois leurs études complétées.

 

C’est donc une certaine fermeture à l’international que semblent partager les gouvernements provincial et fédéral à Québec et à Ottawa, pour des raisons politiques que l’on peut croire fort différentes.

 

Sans directement empêcher les étudiant.e.s internationaux.ales de s’inscrire dans un programme d’une université québécoise, les contrôles stricts aux frontières et la réforme du PEQ savent certainement en décourager plusieurs, et nuisent à l’économie de la province à une époque où elle ne peut se le permettre.

 

Pour les universités elles-mêmes, les pertes sont immenses. Un article du Globe and Mail (1) évoque des pertes se chiffrant dans les milliards pour les collèges et les universités à l’échelle canadienne, sans pouvoir fournir de chiffres exacts. Les pertes totales dépendraient surtout de la durée et de la sévérité de la pandémie, qui restent à déterminer. Une chose est sûre : les universités ne peuvent se permettre de négliger l’apport, financier à tout le moins, des étudiant.e.s internationaux.ales.

 

Si le confinement et la fermeture des frontières représentent une source de stress considérable pour les étudiants de tous les horizons, ceux et celles qui participent à leur cours outre-mer subissent une pression supplémentaire : « Pendant la COVID-19, on est assez isolé en tant qu’étudiant international, parce que nos amis, ils habitent loin ou on ne peut pas forcément les voir », déplore Claire.

 

En plus de la solitude et de la distance, la COVID-19 reste bien présente sur tous les continents, et les étudiant.e.s internationaux.ales ne sont pas à l’abri d’une certaine anxiété reliée à la pandémie elle-même. À l’aube d’une éventuelle deuxième vague, les inquiétudes des étudiant.e.s à l’étranger sont grandissantes : « J’ai bien hâte de partir du Pérou parce qu’en ce moment, il n’y a plus d’oxygène disponible, les patients hospitalisés doivent se la procurer eux-mêmes [sur le marché noir] ... », s’inquiète Juliette.

 

Tout n’est pas perdu cependant. Juliette se réjouit de la possibilité que lui offrent les cours à distance : « Je suis contente de pouvoir étudier en ligne, j’avais peur de devoir reporter ma rentrée universitaire! » Après tout, les étudiant.e.s qui se trouvent à Montréal aussi suivent la grande majorité de leurs cours en ligne. On peut également oser croire qu’ils et elles se réjouissent tout autant de cette opportunité.

 

May, quant à elle, aime le climat d’entraide de la Faculté : « Les élèves sont très sympas […] J’ai hâte de les rencontrer in real life ! » Les rencontres amicales virtuelles ne pourront peut-être jamais remplacer le contact humain, mais l’esprit de groupe est plus fort que la pandémie, et les étudiant.e.s de première année de la Faculté ont su s’éclater à l’occasion de leur semaine d’activités d’accueil en virtuel comme en présentiel.

 

Que peut-on espérer, en conclusion, pour ces étudiant.e.s tenaces ? Une bonne dose de compréhension de la part des profs et de l’administration, certes. Une pincée de proactivité, pourquoi pas ? Et, tant qu’à y être, l’ouverture des frontières et la reprise des vols commerciaux, ce ne serait pas de trop pour ces étudiant.e.s qui, faut-il le rappeler, ont payé leur juste part pour avoir accès aux mêmes services que les autres. 

 

Juliette, par exemple, a misé plus d’une fois sur la reprise des vols commerciaux, elle qui, étant citoyenne canadienne, n’a pas besoin d’un permis d’études pour rentrer au pays. « Ça fait quatre fois que j’achète un billet et que les vols sont annulés ! », s’exaspère-t-elle.

 

Pendant ce temps, toutefois, c’est surtout de patience dont devront s’armer les étudiant.e.s internationaux.ales. De la patience pour tous.tes ceux et celles qui, comme May, attendent le traitement de leur demande de visa, et dont le sort est soumis à des aléas politiques et sanitaires sur lesquels ils et elles n’ont que trop peu de contrôle.

 

1) Friesen, Joe. (2020, 3 septembre). « Colleges, universities expecting large financial losses from drop in international students ». The Globe and Mail. Repéré à https://www.theglobeandmail.com/canada/article-colleges-universities-expecting-large-financial-losses-from-drop-in/

 

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