Entre mémoire et pragmatisme: conservation du patrimoine religieux

01/10/2020

 

Jadis lieux de rencontres populaires, pleines de paroissiens tous les dimanches, les bancs d’église se sont dégarnis graduellement jusqu’à se trouver presque vides (même les dimanches) aujourd’hui. Pourtant, même lorsque vacants, les lieux de culte tiennent encore debout et ont besoin d’entretien, de chauffage, de réparations, et de tant d’autres nécessités qui font d’eux des fardeaux financiers importants pour l’Église qui doit souvent s’en départir, voire tout simplement les démolir. Les couvents et les monastères, souffrant d’un manque de renouvellement dans les vocations, subissent le même sort. Il y a le devoir de mémoire, mais au-delà de ces nobles considérations, l’ensemble du patrimoine clérical, matériel comme immatériel, a besoin de financement. Qui l’assumera? 

 

État des lieux : Entre puissance historique et ascétisme actuel 

 

Rejoint en entrevue pour le compte du Pigeon, l’historien et journaliste au Devoir Jean-François Nadeau est sans équivoque lorsqu’on lui demande comment se porte le patrimoine religieux au Québec : « Ça ne va pas très bien ». Longtemps riche et puissante, surpassant même l’État dans de nombreux secteurs pendant certaines époques données, l’Église n’est plus ce qu’elle était. L’institution suit une « courbe de désaffection de sa fonction première, une fonction de culte, parallèlement à une chute libre de la fréquentation des églises ». Les églises n’étant plus fréquentées, le clergé perd de ses ressources en même temps que les églises perdent de leurs fonctions. Propriétaire de centaines de bâtiments qui soulignent la démesure de son pouvoir d’hier, le clergé doit en assumer l’entretien et les réparations d’aujourd’hui, sans ressources conséquentes.

 

Les difficultés du clergé ne s’arrêtent pas seulement au manque de fréquentation des ouailles et aux problématiques physiques de son parc immobilier. Des milliers d’archives d’une valeur inestimable traînent dans les locaux des communautés religieuses, des paroisses et des diocèses. Non triées, non répertoriées et laissées en proie à l’humidité dans des boîtes, faute de ressources. « Dans des caves en terre, trop humides, on retrouve la mémoire du Québec au complet qui dort », affirme monsieur Nadeau. 

 

Le dévoilement récent d’une pesante menace sur le patrimoine des Sulpiciens, anciens seigneurs de l’île de Montréal, a mis en lumière une réalité largement ignorée, plus ou moins volontairement. « Le bâtiment n’est que la pointe de l’iceberg concernant le patrimoine religieux », comme le mentionne l’historien.  Dans un élan de remaniement de leurs priorités, et pour faire face à leur présente situation, les Sulpiciens ont licencié leurs derniers gestionnaires de patrimoine au mois d’août dernier, comme en avait fait état M. Nadeau dans Le Devoir.  Laissant en plan l’ensemble de leurs archives en proie au manque de soins. Pourtant, comment en aurait-il pu être autrement ? Le gouvernement provincial était, aux dernières nouvelles, en voie d’intervenir dans le dossier afin de protéger lesdites archives, à la suite de la publicisation de l’état d’urgence dont elles relevaient.

 

Financement et relève 

 

Si les fidèles se font de plus en plus rares à passer les portails des églises, la situation est encore plus critique dans les séminaires. L’époque où les perspectives professionnelles des jeunes Québécois se divisaient entre juristes, médecins et vœux sacerdotaux est bien révolue. Dans un contexte où il n’y a presque plus d’étudiants à la prêtrise, en moyenne 3 nouveaux admis par année au Grand Séminaire de Montréal, qui en formait plus de 200 au début des années 1960, les perspectives de relève pour occuper le large parc immobilier du clergé québécois sont bien minces. Les communautés religieuses n’ont tout simplement plus les effectifs pour s’occuper de leurs biens, encore moins les archiver. 

 

« Le clergé a déjà été plus grand que l’État, du moins à certains moments, dans l’histoire du Québec », affirme M. Nadeau.  L’Église a longtemps formé un gouvernement parallèle, occupant les fonctions en matière d’éducation et de santé. Se sont alors construits des centaines de séminaires, d’hôpitaux, de presbytères, etc. L’Église a aussi accumulé des milliers de documents et d’objets de grande valeur. Pourtant, toutes les richesses qu’elle possède aujourd’hui sont difficilement monnayables et exploitables. Toutes les églises ne pourront pas être vendues pour être transformées en condominium, le fossé entre la valeur estimée des ressources du clergé québécois et les possibilités réelles face à celle-ci pourrait être bien plus profond qu’il peut sembler à un regard profane. La grandiloquence du patrimoine religieux bâti hier, sa diversité et sa richesse, l’étendue de ses archives et les ressources que nécessitent l’entretien et la protection de ces dernières      mènent à un problème insoluble si le statu quo est maintenu. Comme dans le cas des Sulpiciens, l’intervention dans la protection du patrimoine religieux est souvent résumée à éteindre des feux. Des feux qui risquent de brûler notre histoire.

 

Mémoire collective, responsabilité collective  

 

Sur la question de la préservation du patrimoine religieux, « il n’est pas question de croire ou de ne pas croire », rappelle monsieur Nadeau, il s’agit de préserver notre mémoire collective. « Au Québec, nous n’avons pas construit de pyramides, nos pyramides, ce sont les églises, disproportionnées au centre du village », comme le mentionne Jean-François Nadeau.  Les églises sont le reflet d’un passé où l’Église était l’institution la plus puissante de la province et modulait le mode de vie de nos ancêtres. Laisser le patrimoine religieux se détériorer aujourd’hui, c’est laisser un immense pan de notre passé sombrer dans l’oubli et dévaluer l’importance de l’institution religieuse dans la formation de notre identité collective. Le patrimoine religieux marque notre paysage et est le reflet de la construction de notre passé commun, la laïcisation des affaires étatiques et politiques ne doit pas faire oublier comment ce dernier est important quant à notre identité collective.

 

Outre sa dimension émotive, perdre le patrimoine bâti et archivistique québécois équivaudrait également à perdre une des clefs de voûte de la compréhension de notre passé collectif. Des baptistaires aux mariages, le caractère administratif du clergé catholique et son importance sociale font en sorte que ces caves recèlent des trésors insoupçonnés pour l’avancement de la science historique. Il se trouve, possiblement, dans les archives du clergé québécois, la plus grande part de ce qui nous reste à découvrir sur notre passé collectif.  Passé collectif qui ferme parfois ses portes, comme chez les Sulpiciens, où, faute de moyens, il n’est plus possible d’accéder aux archives. D’autant plus que les archives religieuses restent largement méconnues au niveau de leur composition : « Les archives religieuses, on ne connaît pas plus qu’environ 10% de ce qui s’y trouve », affirme Jean-François Nadeau. Il y a sans doute de grands pans de la société qui restent à être découverts. 

 

Voies de salut ? 

 

Si la valeur et l’importance de la protection du patrimoine religieux ne sont pas remises en cause, toujours est-il qu’il semble manquer de plan global pour faire en sorte que ce dernier ne succombe pas aux mauvaises conditions dans lequel il se trouve. Il est incontestable que l’Église seule n’a plus les moyens de s’occuper de ses biens immobiliers, tout comme de ses archives. Sa situation financière étant ambigüe et sa relève quasiment nulle, cette dernière n’a pas les ressources pour préserver l’ensemble des richesses dont elle est la gardienne. 

 

Pour Jean-François Nadeau, la solution semble évidente : « Évidemment que c’est à l’État de prendre l’initiative, car personne d’autre ne peut le faire ». Il est souvent question de voir comment une communauté peut récupérer son patrimoine pour le faire revivre et lui offrir une deuxième existence et en faire profiter la population. « Ça prend un canal pour structurer les énergies pour que ça puisse encore servir la société ». Il y aussi la question d’une action concertée se traduisant par une politique publique. Les efforts ne pouvant plus venir du clergé, aux prises avec des problèmes temporels beaucoup plus immédiats, il faudra nécessairement que le gouvernement prenne des mesures musclées afin de protéger le patrimoine religieux québécois. 

 

Dans tous les cas, il semble évident que des actions d’une plus grande envergure seront nécessaires si la société québécoise ne veut pas perdre ce qui est en voie d’être perdu. Si l’État n’intervient pas de manière structurante dans les années à venir, c’est la mémoire de tout un peuple qui risque de lentement se détériorer dans des caves auxquelles très peu de gens semblent accorder leur attention. Sans structure capable de chapeauter la reprise en main de notre patrimoine religieux et sa conservation, le Québec risque, un jour, de se réveiller dans une société qui a des trous de mémoire.

 

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