La chasse gardée facultaire

À la seconde journée des activités d’accueil de l’année dernière, en pleine euphorie de la rentrée et en plein blitz de connaissances de nos collègues, la question d’une autre étudiante de première année semblait anodine : « Tu viens de quel cégep, toi ? ». Pour éviter une longue explication de mon parcours collégial, la musique forte et la boisson alcoolisée ne s’y prêtant point, j’y suis allée avec le premier cégep où j’ai fait un an : « Le collège de Maisonneuve ! ». Ma collègue, un peu confuse : « C’est dans quelle ville ? ». Moi, également un peu déconcertée que l’on ne sache pas où se situe un cégep qui a tout de même 7 000 étudiants : « Montréal ! Dans l’est. Entre le métro Joliette et Pie-IX ». Ma collègue me semblait très perplexe et bien que la question ne soit pas sortie de sa bouche, elle était littéralement écrite dans son front : « Comment as-tu pu être admise en droit ? ». Évidemment, vous devinerez, elle m’apprendra juste après qu’elle a fréquenté le grand Collège Jean-de-Brébeuf, martyr canadien-français et lieu de scolarisation de l’élite de demain.

 

Sociologiquement, la Faculté de droit est extrêmement intéressante. Longtemps considérée comme une chasse gardée, un lieu où règne la reproduction sociale, où les habitus de classe prennent une importance démesurée et où les élites se côtoient entre elles, la faculté n’est plus aussi hermétique socialement qu’elle ne l’était auparavant.

 

La Faculté demeure une chasse gardée en ce qui a trait aux contacts du milieu, en matière d’opportunités découlant de ces contacts et en les codes sociaux de ces chics milieux. L’art du 5 à 7 et du réseautage est plus naturel chez certains, ceux dont les habits chics, bien taillés sont déjà depuis longtemps dans les garde-robes. Les habitus de classe peuvent jouer beaucoup dans un milieu où les apparences importent énormément. 

 

Oui, la reproduction sociale règne en grande proportion ; oui, une proportion démesurée d’étudiants, par rapport au reste de la population québécoise, ont des chalets et des bateaux ; oui, beaucoup ont des parents qui sont juristes. C’est sociologiquement logique et le calcul de la cote R, qui prend en compte les moyennes de classe, favorise également les étudiants issus du système collégial privé.

 

Cependant, par la démocratisation de l’accès à l’éducation, on n’est plus dans la chasse gardée qu’on avait. L’ascenseur social s’est taillé une place. Pas une grande place, puisqu’on reste dans un milieu assez fermé, mais une place tout de même. Dans le grand portrait de la faculté, il y a maintenant d’un peu de tout : beaucoup d’étudiants issus de milieux aisés, une bonne proportion d’étudiants de la classe moyenne et une plus petite proportion d’étudiants de milieux moins favorisés.

 

C’est ce qu’il y a de beau dans notre système scolaire, il permet une certaine flexibilité sociale en se basant sur le mérite scolaire et en offrant cette opportunité à faible coût. Là sont la pertinence et l’importance d’un système scolaire qui s’est voulu accessible à tous : on peut rêver des grands bureaux, des cocktails chics et des gros salaires sans que nos parents n’en soient des habitués. Ce n’est pas parfait, notamment dans le calcul de la cote R et parce que la gratuité scolaire recommandée par Mgr Parent n’est toujours pas en vigueur, mais cela demeure une grande réussite sociétale. C’est quand on se compare à des systèmes scolaires étrangers où un diplôme en droit vous laisse une dette d’études si importante qu’elle vous ampute financièrement pour des années que l’on se console. 

 

Peu importe votre cégep, même si c’est le Collège de Maisonneuve, vos efforts, votre motivation et votre persévérance triompheront sur n’importe quel statut social. Je vous invite à saisir cette opportunité de devenir un acteur du droit sans tomber dans un sentiment d’élitisme et de supériorité morale. On ne s’élève pas pour écraser les autres. Vous avez la chance d’avoir devant vous une formation qui vous sera utile partout, tout au long de votre vie. Je vous souhaite, d’ici les prochaines années, de partager vos connaissances, de mettre à bon escient votre savoir et de travailler pour bâtir une société où le système juridique sera, à l’instar de notre système d’éducation lorsqu’il démontre toute sa pertinence, accessible à tous. 

 

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