Colin Powell, Donald Trump et le nouveau Parti républicain

28/07/2020

Thou shalt not speak ill of any fellow Republican. C’est avec cette phrase que Ronald Reagan a commencé sa carrière politique en 1966. Celui qui allait devenir le 40e président des États-Unis et la figure de proue d’un Parti républicain renouvelé s’exprimait ainsi pour en appeler à davantage de cohésion et d’unité au sein de son parti qu’il savait très divisé. Avec le temps, le Parti républicain s’est approprié cette phrase comme son 11e commandement, et le parti autrefois morcelé et titubant s’est transformé en une véritable machine politique capable de grandes victoires et quasi imperméable aux dissidences à l’interne. Depuis l’arrivée de Trump à sa tête cependant, le bloc monolithique idéologique que fût un temps le Parti républicain se désagrège progressivement et les séditions ne sont plus rares dans ce parti qui semble avoir perdu son âme. 

 

Le 7 juin dernier, dans la foulée des manifestations contre le racisme aux États-Unis, Colin Powell, ancien secrétaire d’État sous George Bush fils et chef d’État-Major des armées sous Bush père, le premier Afro-Américain à occuper ce prestigieux poste, a annoncé qu’il ne soutiendrait pas Donald Trump lors de la prochaine élection, et qu’il votera pour Joe Biden en novembre. Même si cette décision vient d’un ancien ténor du Parti républicain, elle n’est pas tellement surprenante en soi, puisque c’est la quatrième fois consécutive que Powell offre son soutien au candidat démocrate d’une élection présidentielle. N’empêche, cela s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus large de républicains qui ont brisé les rangs de leur parti, ou qui refusent de soutenir le président Trump.

 

À vrai dire, l’hétérodoxie au sein du parti de Lincoln n’est pas complètement nouvelle. Dès 2008, avec l’élection de Barack Obama, des divisions se sont créées, principalement entre la base conservatrice plus traditionnelle et des membres plus radicaux, plus à droite sur l’échiquier politique. Le premier véritable schisme est survenu lors de la naissance du Tea Party, cette faction libertaire et très conservatrice sur le plan fiscal, en opposition au coûteux plan de relance de l’économie d’Obama au début de son mandat.

 

Rapidement, le Tea Party a gagné des adeptes et s’est établi comme une véritable force politique à l’interne. Nul ne pouvait nier son influence au sein du parti. Son premier grand coup aura été la nomination de Sarah Palin, l’une de ses militantes, comme colistière de John McCain pour l’élection présidentielle de 2008. McCain a par la suite admis avoir regretté le choix de Palin, mais le mal était fait : le Tea Party avait maintenant sa place à Washington. Ironiquement, McCain aura passé les dernières années de sa vie à combattre Trump, mais aussi ce Tea Party qu’il avait, malgré lui, aidé à légitimer en 2008. 

 

Quatre ans plus tard, en 2012, malgré la victoire de Mitt Romney, un modéré, à la primaire républicaine, on sentait déjà que le vent tournait, alors que Rick Santorum et Ron Paul, les deux plus proches poursuivants, récoltaient plus de 30 % des voix, principalement obtenues auprès de militants du Tea Party. Malgré tout, aussi inquiétant ce mouvement radical était-il, celui-ci demeurait marginal et incapable à court terme d’imposer son agenda au sein du GOP

 

Ça c’était avant que le plus improbable des candidats présidentiels, Donald Trump, entre en scène et, tel un acrobate politique ingambe, récupère habilement les mécontentements de la droite américaine et construise autour de leurs revendications son programme politique. 

 

Ce qui m’amène à dire que, bien que Donald Trump soit unique en son genre et qu’il n’est en rien comparable aux personnes qui ont occupé la présidence dans le passé, il n’arrive pas de nulle part non plus. La présidence Trump est le fruit de dix ans de désidératas au sein d’un Parti républicain qui n’a jamais été aussi méfiant des institutions, des médias, de la coopération internationale, de la science, de l’Autre. 

 

Le succès (populaire) de Trump réside de la conjugaison entre un outsider politique qui a été capable de donner un nouvel élan à un mouvement jusqu’alors incapable de s’imposer, et d’une base militante solide qui ne croit plus en le bipartisme et la réconciliation des idéaux. Le parti qui fût un temps celui de la réunion du nord et du sud, de la conciliation d’une économie de marché et d’un filet social, ou encore de la paix entre les États-Unis et l’URSS n’est plus l’ombre de ce qu’il a déjà été ; et tristement, son actuel porte-étendard s’en réjouit. 

 

Dans un ouvrage fascinant intitulé The Corrosion of Conservatism : Why I Left the Right, paru en 2018, le journaliste et historien militaire Max Boot raconte qu’il ne se reconnaît plus dans ce parti qu’il a pourtant toujours soutenu. Immigrant soviétique, son intégration à la société américaine s’est faite par la présidence de Reagan dans les années 1980, inspiré par l’idéal de la paix, de liberté individuelle, d’opportunités pour tous et de mondialisation que le Parti républicain de l’époque chérissait. 

 

Aujourd’hui, il conclut son livre ainsi : 

 

"I am no longer a Republican. Am I still a conservative? Honestly, I’m not so sure, because I don’t know what conservatism stands for anymore beyond reflective support of Donald Trump and his malign works. I certainly don’t like to call myself a conservative anymore because the movement has been so thoroughly taken over by Trump and his amen chorus."

 

Mais Trump n’a pas créé le climat de fragmentation qui domine aujourd’hui les États-Unis. Il l’a simplement récupéré, toléré, puis envenimé. Le parti fondé sur la promesse de mettre fin à l’esclavage est aujourd’hui celui d’un président qui envoie la police chasser violemment et sauvagement des manifestants réunis pacifiquement pour prendre une photo avec la Bible, ne montrant pas une seule once de compassion pour toutes ces victimes d’un racisme viscéral au sein de la société américaine.

 

Trump est la continuité, espérons la fin, d’un pays et d’un parti surtout, dont le mal de vivre en société est palpable. La principale différence, toutefois, entre le Tea Party et le Parti républicain de Trump est que ce dernier préfère investir, de manière grotesque il va sans dire, les lieux de pouvoir et les institutions, plutôt que de les délaisser et les aliéner. L’origine du Tea Party était un mouvement de conservatisme fiscal qui croyait en un gouvernement format (très) réduit. Cela avait même poussé le militant Grover Norquist à affirmer qu’il souhaitait que le gouvernement soit suffisamment petit pour le faire entrer dans sa salle de bain. 

 

Autant dommageable pour le filet social et pour l’idéal sociétal une affirmation de la sorte puisse-t-elle être, l’approche de Trump est bien plus préjudiciable pour les institutions américaines. Les deux s’entendent, à tort, que le système est corrodé, mais Trump, de façon inquiétante, change les lois, modifie les façons de faire, et s’attaque aux institutions, lesquelles seront empreintes des bassesses de sa présidence pendant encore longtemps. 

 

Et on en ressent déjà les effets. La hideuse gestion du coronavirus par Trump n’est qu’un seul exemple des répercussions néfastes de sa présidence. Sans spéculer sur la façon dont Ted Cruz, deuxième aux primaires républicaines en 2016, et fier membre du Tea Party, aurait géré la crise, on peut quand même présumer que, conformément à sa vision minimaliste du gouvernement central, les États auraient eu davantage le contrôle de la réponse politique à la pandémie, ce qui, sans être parfait, aurait diminué les problèmes. Trump, au contraire, a voulu s’approprier encore plus de pouvoirs, et c’est ce qui a rendu les choses encore plus nocives. 

 

Originalement, le Tea Party et la droite (extrême?) américaine formaient l’exception, la pensée marginale qui dérangeait, mais dont le sort était destiné à rester un bruit de fond. On se moquait du Tea Party dans les late shows parce qu’on ne le pensait que ça, une blague. Aujourd’hui, plus personne ne rit parce que sa nouvelle incarnation est président des États-Unis d’Amérique. La voix dissidente de l’époque est celle qui, maintenant, s’exprime le plus fort. 

 

Il y a à peine quelques années, on n’aurait pas donné cher de la peau d’un président se présentant pour sa réélection qui perd un appui de taille comme celui de Colin Powell. Aujourd’hui, les dissensions se multiplient (Michael Bloomberg, John Bolton, John McCain, Mitt Romney, John Kasich, et tellement d’autres), mais cela ne perturbe même pas Donald Trump, au contraire, il solidifie sa base, celle des voix discordantes dont le respect de la fonction présidentielle est inexistant. 

 

Malheureusement, la réjouissance de voir une figure reconnue comme Colin Powell désavouer Trump n’aura été que passagère, puisqu’il n’y a plus grand-chose qui écorche ce président. La politique américaine est rendue telle que ce que l’on percevait encore récemment comme un affront n’a plus beaucoup d’importance. 

 

En même temps, réjouissons-nous, il reste encore le peuple pour aller voter et choisir sa destinée. Il est temps qu’on en finisse avec Donald Trump. 

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