Nos angles morts

 

On parle beaucoup, avec raison, de ceux qui ont souffert ou qui sont décédés de la Covid-19. Ce sont les victimes les plus directes de la pandémie. On parle également énormément de tous ces entrepreneurs, de ces propriétaires et de ces gens d’affaires qui ont vu leurs revenus diminuer drastiquement quand il a fallu mettre le Québec sur pause. On parle aussi de ceux qui ont perdu leur emploi et de ceux qui ont dû reporter, voire laisser tomber leurs vacances. On parle moins de gens comme Jonathan, Madame C. et Elias qui sont pourtant, eux aussi, des victimes d’une crise sanitaire qui est devenue une crise sociale.

 

Dans la classe de troisième année de Madame Julie, il y a 15 enfants. Depuis le 1er juin, Madame Julie organise une rencontre par vidéoconférence par jour. On y fait des mathématiques, un peu de grammaire, on raconte comment l’on s’occupe et ce qu’on veut faire cet été. On conserve un lien entre l’enfant et l’école et entre les enfants eux-mêmes. Chaque jour, il ne manque qu’un seul enfant : Jonathan n’est jamais là. Jonathan vit seul avec sa mère. Bien qu’il n’échappe à personne que sa mère est marquée physiquement par une vie de précarité, sa mère a toujours été présente dans la scolarité de son fils.

 

L’accompagnant le matin à l’école et venant le chercher le soir, elle a toujours fait tout ce qu’elle pouvait. Mais Jonathan a disparu. Peut-être que Jonathan n’a pas d’ordinateur. Ou peut-être qu’il n’a pas de réseau internet. Peut-être qu’il a un ordinateur et un réseau internet, mais peut-être que sa maman ne sait pas comment fonctionne une vidéoconférence. En faisant un transfert vers une école virtuelle qui requiert certains moyens, Jonathan a été laissé derrière. Et pourtant, Jonathan est l’un de ces enfants qui ont le plus besoin de revoir la matière, de discuter, d’interagir avec les autres. Le lien qui rattache Jonathan à l’école est vital. Si aucune rencontre téléphonique n’est organisée spécialement pour Jonathan ou si personne de l’école ne se présente à sa porte pour savoir pourquoi Jonathan n’est jamais là pendant la classe, alors, on aura, en tant que société, abandonné cet enfant.

 

Dans son petit appartement sans jardin où elle vit depuis au moins trente ans, Madame C. est terrifiée : elle a peur de se faire contaminer, peur de tomber malade. Depuis la mi-mars, elle n’est pas sortie. Elle suit les consignes de la santé publique à la lettre. « Restez chez vous », a-t-on dit, et c’est ce qu’elle a fait. Elle ne va même plus s’asseoir sur un banc dans le petit parc devant chez elle pour prendre de l’air. Un peu plus et elle refuse même de mettre le pied sur le balcon. Plus de trois mois plus tard, elle n’en peut plus d’être enfermée, isolée de tous, elle qui aimait faire ses emplettes et se promener, magasiner dans les petits commerces et prendre un peu de soleil. Madame C. a été incapable d’interpréter les messages des autorités, c’est-à-dire que prendre un peu d’air en face de chez elle ne la ferait pas tomber malade. Elle écoute en boucle les chaînes d’information. Madame C. s’est terrée chez elle avec sa crainte sans que personne ne puisse lui faire entendre raison.

 

Elias reçoit l’aide sociale pour subvenir à ses besoins. Originaire du Liban, il a vécu la guerre dans son pays et il est arrivé ici comme réfugié il y a quelques années. Elias reçoit 630 $ par mois. Son loyer lui coûte 600 $ et il tient à envoyer de l’argent à ses sœurs demeurées au Liban. Pour arrondir ses fins de mois, Elias ramassait quotidiennement des bouteilles de verre et des cannettes. Depuis le confinement, les dépanneurs et épiceries ont annoncé ne plus reprendre les vieilles cannettes et Elias a ainsi perdu, du jour au lendemain, sa principale source de revenus. Il travaillait aussi comme homme de ménage dans sa paroisse et s’impliquait bénévolement dans une banque alimentaire en échange de quelques denrées pour se nourrir. Sa paroisse a fermé et la banque alimentaire a resserré ses normes. Elias a perdu à la fois des liens sociaux et des maigres revenus essentiels. Et lui qui avait l’habitude d’aller à la bibliothèque municipale pour se connecter à Internet, il s’est retrouvé, en plein froid de mars, dans les marches de sa bibliothèque pour le capter de l’extérieur.

 

Jonathan, Madame C. et Elias existent bel et bien, mais ils se retrouvent trop souvent dans nos angles morts, difficiles à voir. Déjà vulnérables et démunis, la crise sanitaire et sociale n’a qu’amplifié leur isolement.

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