Les lunettes à l'an 0

Illustration par Béatrice Eng

 

Il y a 45 ans, presque jour pour jour, les troupes des Khmers Rouges arrivent à Phnom Penh, la capitale du Cambodge. Dans le Cambodge des années 1975-1979, le port des lunettes par un citoyen symbolise, pour les révolutionnaires, l’expression de la méfiance envers le régime de Pol Pot, alors dirigeant du Kampuchéa démocratique qui prend le pouvoir au lendemain de la guerre du Vietnam (1955-1975).

Dans la folie du mouvement politique et militaire, lequel est composé d’une armée d’aliénés radicaux chez qui l’on a fait naître haine, désir de vengeance et ressentiment des plus fortunés, les intellectuels cambodgiens, parmi tant d’autres, se font assassiner. Même s’ils parvenaient à dissimuler leurs occupations, ils se faisaient tout de même envoyer dans des camps de travail (pour mourir plus tard…).  Les cadres, les fonctionnaires et les plus éduqués sont renommés les « 17 April people » ou « New people », la plupart d’entre eux ne supportant pas la montée des idées révolutionnaires suite à la guerre civile du Cambodge (1967-1975), qui opposait les forces du Parti communiste du Kampuchéa, le Nord Viêt Nam et les Việt Cộng contre le gouvernement du Royaume du Cambodge, soutenue par les États-Unis et le Sud Viêt Nam.

« Vous garder en vie nous rapporte rien, vous supprimer ne nous coûte rien »
Cette nouvelle classe sociale, qui représentait autrefois l’élite, est dorénavant au bas de l’échelle tout en étant regardée de haut sous le nouveau régime de Pol Pot. En effet, les révolutionnaires paysans cherchent à se venger et à tuer ces « parasites impérialistes », ces dissidents, qui s’éduquaient en ville et qui avaient eu la vie facile pendant la guerre, alors que les paysans, eux, étaient sur la ligne de front et avaient saignés pour leur camp. Afin d’identifier ces intellectuels, les Khmers Rouges se fient à certains stéréotypes, soit le fait de porter des lunettes ou d’avoir les mains lisses plutôt que rauques (indice d’avoir travaillé en campagne). Pour les Khmers Rouges, il importe peu de savoir si la personne est, dans les faits, riche ou pas. Allant à contre-courant, les éduqués se mobiliseraient peut-être à l’encontre de Pol Pot qui a de grands plans pour le Cambodge : retrouver la prospérité, celle que le pays avait autrefois connu en tant qu’empire d’Angkor. Le despote, avec sa propagande, forme des adeptes à l’aide de son idéologie extrémiste qui cherche à déshumaniser les individus. Ce faisant, la tâche des bourreaux (eux-mêmes Cambodgiens) est facilitée afin d’exterminer tout esprit corrompu ou désobéissant.  
 


«  Le vent qui souffle de l’Est battra toujours celui qui souffle de l’Ouest»
Quiconque ne donnait pas corps et âme pour se rapprocher de l’idéal sociétal prêché par Pol Pot était annihilé.  « Mieux vaut exécuter un innocent que d’épargner un ennemi qui ronge le pays de l’intérieur » disaient-ils. C’est ainsi, par la création de l’an 0 et par le contrôle total sur ses citoyens, que le Cambodge pensait se rebâtir.


Fini le charme de l’impérialisme, de la modernité et du capitalisme à l’américaine : le dirigeant et ses bourreaux se sont réappropriés de l’identité des Cambodgiens. Par la privation de tous leurs biens privés, en les exilant en campagne et dans des camps de travails (les familles étant séparées entre différents camps pour durcir les esprits et limiter la camaraderie), Pol pot veut constituer une société agraire pour que les citoyens mettent main à la pâte dans le but de rebâtir un Cambodge nouveau, inspiré de la Chine et de l’URSS communistes.


Le massacre des tyrans s’est étendu sur 4 ans, faisant entre 1,7 et 2 millions de victimes. Certaines victimes sont mortes d’exhaustion, de maladie et de famine dans des camps de travail, tandis que d’autres sont exécutées dans des camps de mort. Parmi elles, mes deux grands-parents paternels et au moins quatre de mes oncles sont décédés, laissés à eux-mêmes dans des camps de travail, dans leur douleur et leur sueur, le ventre si vide qu’ils en meurent. Dans ces circonstances, mon père est devenu orphelin à l’âge de 12 ans, tout en faisant le deuil de son frère le plus aîné, qui était alors étudiant en génie. Or, mon papa et ses trois sœurs ont eu la chance de traverser le pays, dont des centaines de kilomètres à pied, jusqu’en Thaïlande, où ils sont devenus réfugiés. Ce n’est que vers la fin des années 1980 et début 1990 qu’ils sont arrivés au Canada.

សួស្ដី ឆ្នាំថ្មី (Soursdey Chnam Tmey (Bonne année)) 
Chaque année, du 13 au 16 avril, les Cambodgiens fêtent leur Nouvel An, soit pendant le cinquième mois du calendrier lunaire afin de célébrer l’abondance des récoltes. Ce récit bien simpliste du génocide ne saurait mettre en mots toute la souffrance que les Cambodgiens et la culture cambodgienne continuent de vivre. Le traumatisme intergénérationnel s’est répercuté jusqu’à mon frère aîné et moi, qui portons le fardeau et les répercussions d’un peuple meurtri avec des parents dont l’enfance fût violée. Éduqués selon « la loi du plus fort », nous avons dû, par nous-mêmes, pardonner à ce régime qui a brouillé des repères nécessaires pour bâtir notre propre identité culturelle et qui nous a dépouillés de la chaleur de nos parents. La rancœur que je garde s’éloigne lentement et rejoint là où je garde amertume, indifférence mais aussi reconnaissance, car ceux nés au Québec, comme moi, ont la chance de s’éduquer. D’avoir les mains propres et de porter leurs lunettes. D’avoir des ambitions innocentes. De rêver.

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Notes :

[1] Citation/slogan cambodgien utilisé lors du régime.  
[2] Id.
[3] Id.

 

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