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Récit de quarantaine : entre une crique et un cap

22/03/2020

 Photo par Mollie Poissant

 

Se tapir [Verbe pronominal]

Se cacher, se dissimuler en un endroit propice, en ramassant son corps

 

Je me suis tapie entre une crique et un cap. Les vents fouettent les fenêtres de la maison bleue. Les oiseaux planent doucement et nous offrent un spectacle sublime. Ce matin, quant aux vagues, elles sont folles, presque indomptables. L’écume de mer est violente et se fracasse en mille éclats sur les rochers rouges. Hier pourtant, la mer était calme et sereine. Une étendue d’eau noire et glaciale à perte de vue. Un chien jappe dans la nuit. À ce point-ci, je me dis que c’est un honneur d’observer les vies non-humaines s’épanouir. La neige recouvre nos pas en l’espace de quelques heures. Il n’existe aucune trace de moi en cet endroit où la nature est reine. Je ramasse mon corps. Ce corps brûlé par le travail, la productivité et l’incertitude. Cette tête remplie de savoir-faire; faire l’école, faire le travail, faire des contacts, faire des activités, faire la fête. L’ivresse de vivre et prendre les décisions les plus lucides dans ce monde caractérisé par la propriété privée, l’argent et le travail. Il y a longtemps que je n’ai pas réfléchi. Cela peut paraître d’une tristesse invétérée, mais j’ai cessé de penser depuis un instant déjà. La quête de la productivité par-delà les échéances et les déceptions a nourri la fin de mon intérêt pour la pensée nouvelle. Ma tête et mon corps sont saturés d’articles du Code civil, de courts délais, d’assimilation et de révision. Mon savoir-être s’est caché et je suis revenue le chercher ici entre mer et montagne. 

 

***

 

Les arbres devant moi s’érigent nus, sans branches, sans bourgeons, totalement blancs. Au courant des derniers mois, ils auront subi la pluie, le vent, la neige, la grêle. Pourtant, ils se dressent encore fièrement en attente de la fin de leur période de dormance. Un peu comme moi, pour sauvegarder le mieux de moi-même, je me suis mise en dormance depuis longtemps. Pour focaliser toutes mes énergies à continuer à performer, à me mettre en scène, à acquérir des compétences, à décharger le lave-vaisselle, à avoir des rencontres d’équipe. Apprendre à faire ces petites choses pour lesquelles on se pose trop peu de questions.

 

Apprendre à être est un objectif certain pour les prochains temps. Un peu comme ces arbres que je vois danser devant moi, je souhaite rétablir les bases de mes racines. À droite de la fenêtre, cet érable travaille sur son système racinaire; ses racines ligneuses ont une fonction d’ancrage dans le sol. Quant à ses racines aériennes, elles ont une fonction de tutrice s'ancrant dans le sol et empêchant l’arbre de se courber. L’arbre a aussi des racines ayant pour fonction l’accumulation de réserves pendant la saison défavorable, et pendant la saison favorable les réserves servent à redémarrer la croissance de l’arbre. Au risque d’avoir une approche anthropomorphique, je pense que tout comme les arbres qui craquent et parlent entre eux autour de moi, il faille se reconnecter à ce que nous sommes et non pas juste à ce que nous sommes capables de faire. Je me souhaite de naviguer ce qui me fait plaisir, ce qui me permet de mieux comprendre l’environnement qui m’entoure, d’être attentive aux autres, de me découvrir des passions.

 

Observer les vents et les marées, apprendre à faire des nœuds de bateau, dessiner ce que je vois, prendre des marches, sentir l’air salin sur mon visage, comparer les épinettes et les sapins, apprivoiser la mer, collectionner les galets, prendre conscience de manger, ne pas regarder l’heure. Le confinement peut être un espace de création, de pensée, de reconnexion et d’amour. Une fenêtre de quiétude en ces temps d’incertitudes. Cependant, il faut avoir envie de l’ouvrir pour s’offrir ce répit par-delà de la peur ambiante. La poésie est d'ailleurs un bon outil pour penser la beauté environnante et panser la déroute d’un monde sans dessus dessous.

 

Ici, il y a 394 âmes mais aucune ne semble pressée. Un calme généralisé presque inquiétant. La vie urbaine est loin et inaudible. Pourtant, des échos arrivent parfois en empruntant les routes enneigées. On dit qu’en ville les gens se sentent seuls, désemparés et malades. Je vogue en solo en m’offrant ce cadeau. L’air salin me permet d’y voir plus clair et de mieux songer à ce que je ferai demain.

 

***

 

Dans une étagère poussiéreuse se trouve un exemplaire de L’homme rapaillé de Gaston Miron. Mes doigts se faufilent entre les pages pour arriver enfin ici:

 

Je t’écris

II

« Quand nous serons couchés côte à côte

dans la crevasse du temps limoneux

nous reviendrons de nuit parler dans les herbes

au moment que grandit le point d’aube

dans les yeux des bêtes découpées dans la brume

tandis que le printemps liseronne aux fenêtres

 

Pour ce rendez-vous de notre fin du monde

c’est avec toi que je veux chanter

sur le seuil des mémoires les morts d’aujourd’hui

eux qui respirent pour nous

les espaces oubliés. »

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