Je suis une banane

18/03/2020

 

Au-delà du fruit jaune que les gens ajoutent dans leurs smoothies pour rendre leur texture plus lisse, une banane est aussi un qualificatif que certains individus ont le malin plaisir de donner aux personnes asiatiques adoptées, y compris moi-même. C’est tellement évident : « jaune à l’extérieur et blanche à l’intérieur ». Les mots me manquent pour exprimer le malaise que je ressens envers cette expression et surtout à quel point son usage me dérange.

Crois-le ou non, mais la première fois où l’on m’a traitée de « banane », mon interlocuteur était Chinois. Et un vrai de vrai, car évidemment, puisque je suis adoptée, je ne suis pas une « authentique ». J’étais non seulement confuse, mais également et, surtout, perplexe. D’une part, je ne voyais pas la pertinence de son commentaire. D’autre part, j’avais un sentiment de déjà-vu. On aurait dit un retour à l’époque où je rédigeais minutieusement dans un journal intime tentant, en vain, de canaliser mes émotions alors que j’essayais simplement de comprendre mon identité allant au-delà de mon apparence physique. Aujourd’hui, chaque fois que je croise mon reflet, une réflexion me frappe l’esprit. Incarner une minorité visible et adhérer à la culture prédominante ne sont pas deux facettes irréconciliables ayant pour effet de scinder mon identité en deux. En réalité, cette union de mon passé biologique et de mon présent en constante évolution renforcent mon sentiment d’appartenance encore plus grand. Je me retrouve alors à défendre avec fierté autant la langue française que m’insurger contre les propos racistes tenus à l’égard de la communauté asiatique en raison de la présence du COVID-19.

On m’a, très ou trop, souvent demandé si je souhaitais te rencontrer, ce à quoi j’ai toujours catégoriquement répondu par la négative. Or, mon raisonnement est beaucoup plus nuancé que ce que je laisse paraître. Pour être bien honnête, j’ai affreusement peur d’affronter la réalité en face. Savoir et connaître la vérité à propos de son passé peut être douloureux et, ça, nul ne pourra jamais le nier. Or, mettre enfin un visage sur celle qui t’a conçue, protégée, puis mise au monde constitue une expérience fort particulière et seules les personnes l’ayant vécu peuvent se prononcer sur le sujet. Peut-être que d’aller à ta rencontre me permettrait d’obtenir les réponses aux questions qui me tourmentaient plus jeune. Peut-être que le poids que je porte sur mes épaules disparaîtrait une bonne fois pour toutes. Mais peut-être pas non plus. Ceux et celles qui me connaissent moindrement savent que ce n’est définitivement pas la prise de risques qui m’effraie le plus dans un tel processus ; c’est surtout le fait de devoir exposer ma vulnérabilité devant une personne qui est à la fois si proche de moi, mais pourtant si loin.

Pour plusieurs d’entre nous, la quête identitaire trouve son point de départ en le lieu du baptistère. Personnellement, je crois foncièrement qu’ouvrir son cœur constitue la première étape d’une telle recherche. Pour cette raison, j’y travaille comme le démontrent ces quelques lignes. Toutefois, je doute sincèrement avoir besoin de toi et encore moins d’être comparée à une banane pour parvenir à comprendre qui je suis.

 

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