Salut à toi,

Si tu l’ignores, je suis le représentant des 2èmes années au sein du Comité diversité de la Faculté, comité LGBTQ+. Recruté l’an dernier par une amie, j’ai choisi d’y rester pour assurer qu’il y ait au moins une personne trans dans l’exécutif. L’identité de genre me semble un sujet tellement banal, je m’étonnais qu’on me demande d’en faire un article. Je n’ai pas d’expertise quant aux théories de genre, je ne suis pas particulièrement activiste pour la communauté. Dans ces circonstances, je vois mal comment décrire cet article comme autrement qu’un exercice de voyeurisme, d’extraction de mon expérience, exercice auquel je me soumets sans plaisir. Tenter de discuter d’identité de genre avec des personnes hors de la communauté ressemble à une discussion juridique avec des non-juristes; pratiquement impossible. Définir les termes, mettre en contexte, donner des explications tellement de base qu’on en perd la substance de l’échange. Ceci ne sera pas un cours d’identité du genre 101, parce que je ne pense pas être qualifié, parce que 1 200 mots me semblent bien peu pour de telles prétentions, mais aussi parce que ça ne m’intéresse tout simplement pas.

Transphobe : étymologie ; trans (lat.) : « au-delà, exprimant l’idée de changement, de traversée » ; phobos (grec) : crainte, peur, terreur. Averroès, philosophe médecin et juridique au 12ème siècle, affirmait « l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine conduit à la violence… ». Transphobe, bien qu’à première vue une insulte, souligne plutôt maladroitement l’ignorance quant à l’existence d’autre identification que celle imposée à la naissance. L’ignorance n’étant pas non plus une insulte, mais une constatation du manque d’information, l’inconnu engendrant peur et méfiance. Dangereuse crainte, pour les personnes trans, qui amène son lot de violences quotidiennes : la peur de sortir seul.e et de se faire agresser, la difficulté à trouver un emploi, le rejet familial et du cercle social.

Si l'éducation réduit l’ignorance, il ne peut cependant être imposé ni aux personnes trans, ni aux autres minorités, d’être des dictionnaires ambulants. Le fardeau de l’éducation doit peser du côté de la majorité, particulièrement dans cette époque d’hyper-accessibilité à l’information. Par manque de temps ou de volonté, c’est de tomber dans la facilité que de questionner impudiquement un individu concerné. Même avec des gants blancs (c.-à-d. de manière autre qu’un message privé me questionnant sur mes organes génitaux), mon énergie ne sera pas utilisée à satisfaire vos curiosités. Je ne souhaite pas être connu comme la personne trans, je suis bien d’autres choses, j’ai tellement d’autres intérêts, pourquoi dois-je perdre mon temps à justifier qui je suis ? Quelle pression que celle de représenter « la communauté », groupe hétérogène, avec lequel je n’ai bien souvent en commun que mon identité de genre.


Désapprendre ce qu’on nous a enfoncé dans le crâne depuis la naissance prend des années, de l’écoute et de l’humilité. Accepter la constante remise en question des conventions, normes et « traditions ». Moi aussi, je glisse parfois sur des stéréotypes genrés, hétéronormatifs ou centrés sur la monogamie. Réaliser et admettre qu’on a (in)volontairement perpétué un préjugé, c’est permettre, d’abord à soi-même, éventuellement à autrui, d’ouvrir ses horizons en construisant une société plus inclusive. Se faire call-out, est en fait une marque de respect, à mon avis ; je pense que mon énergie sera utilement dépensée à t’informer, en espérant que tu deviennes, à ton tour, une courroie de transmission de l’information, aidant à ton tour à déconstruire tes proches.

Heureusement, le changement semble s’effectuer tant bien que mal dans ce « repère de gauchistes » qu’on nomme université. Depuis fin janvier 2020, l’Université de Montréal permet aux étudiant.e.s d’utiliser leur prénom usuel plutôt que leur nom légal à quelques endroits, dont sur la carte étudiante. Il s’agit d’une avancée importante pour les universitaires et le personnel, qui n’auront plus à expliquer la discordance entre leur prénom courant et celui administratif. En plus de la carte étudiante, l’adresse courriel institutionnelle et, je l’espère, l’inscription aux activités de développement professionnel, seront sous le prénom choisi. Plus récemment encore, l’établissement a publié un guide d’écriture inclusive, pertinent, mais présentant encore de nombreuses lacunes, dénoncées par les militant.e.s. Quelle chance avons-nous, chères personnes queer, de fréquenter un établissement aussi acceptant !

Au-delà de cette apparente tolérance, notre université est la dernière à Montréal à adopter ces politiques, et pas de bonne volonté. Alors qu’une politique d’utilisation du prénom courant est en place depuis 2012 à Concordia, 2013 à McGill et 2018 à l’UQÀM, l’administration de l’UdeM a fait la sourde oreille aux demandes du Groupe d’action trans de l’Université de Montréal (GATUM) pendant près de six ans. Ce n’est qu’en 2019, à la première participation d’un cortège de l’Université au défilé de la Fierté, que les revendications ont attiré l’attention des médias, forçant l’administration à faire le minimum pour l’inclusivité.

Malgré les nombreux mois qui se sont écoulés entre la Fierté d’août 2019 et l’entrée en vigueur des mesures en janvier 2020, je ne peux qu’être déçu de l’efficacité des procédures administratives mise en place. Un formulaire ardu à compléter, une demande séparée pour le changement de l’adresse institutionnelle, une autre pour la carte étudiante. Plus d’un mois après avoir effectué ces procédures, la liste de présences pour les examens et pour les cours n’ont pas été modifiées : il reste encore des démarches administratives pour que la Faculté se conforme aux politiques de l’université. Que d’énergie dépensée pour simplement être traité avec dignité, par un organisme public qui a la réputation d’être l’épicentre des luttes sociales.

Si seulement les embarras vécus à l’université n’étaient que cette porcherie bureaucratique. Encore aujourd’hui, je dois courir aux rares toilettes non-genrées de la Faculté, pour éviter les regards inconfortables dans les toilettes régulières, chez les hommes comme chez les femmes. Encore aujourd’hui, certain.e.s étudiant.e.s de la Faculté tentent de me confronter, affirmant leur rejet des découvertes scientifiques récentes sur le sexe et le genre. Écrivant ces lignes, il est manifeste que l’identité de genre n’est pas un sujet si banal, même pour une population aussi éduquée et privilégiée que celle de la 99ème meilleure Faculté de droit au monde [1].

Salut à toi, individu qui ne s’est jamais questionné sur son genre, et malgré tout peut-être pas si cisgenre. J’ai peur que les difficultés décrites ne dépeignent un carnet de route quelque peu effrayant de l’affirmation de soi. Sache que je n’ai jamais été plus près du bonheur que depuis que je refuse les normes sociales qu’imposent le genre assigné à la naissance et la binarité. Se questionner sur son identité, c’est se permettre une liberté infinie, émancipation ultime dans cet environnement néolibéral ultra-normé. À se faire répéter ad nauseam ce qu’on devrait être, il est difficile d’imaginer le soulagement qu’amène la libération graduelle de ces carcans sociaux. Être, c’est lutter ; vivre, c’est vaincre ; la simple affirmation publique de qui je suis sert largement à moi-même et à la communauté. Ni moi, ni aucune personne queer ne devrait ressentir le besoin de s’expliquer pour avoir le droit d’exister pleinement.

Salut.

———
Ressources :
- Formation Trans-diversité
catalogue.edulib.org/fr/cours/UMontreal-DSG101/
- Groupe d’action trans de l’UdeM (Facebook)
trans.umontreal@gmail.com
- Chaire de recherche du Canada sur les enfants trans et leurs familles
jeunestransyouth.ca
- Centre de lutte contre l’oppression des genres (Centre for gender advocacy)
desluttesgenres.org

Source :
[1] La Faculté de droit encore dans le top 100 mondial ! [en ligne], publié le 7 novembre 2019.

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