Les aventures d’un commerçant itinérant (art. 55 LPC)

01/02/2020

 

Une conversation au téléphone avec le paternel. Assez rough. Tes premiers intras s’en viennent à grands pas, et ce ne serait pas vraiment brillant de perdre ta soirée sur un site d’annonces d’emplois.

 

À deux heures du matin, t’as fini, t’as envoyé deux beaux CV (calqués sur celui que t’avais écrit pour McGill — oups) pour des jobs à temps partiel particulièrement intéressantes pour l’étudiant banlieusard que tu es. Une de celles-ci t’enthousiasme particulièrement — une compagnie jeune, avec une main d’œuvre majoritairement étudiante, où tu es maître de tes heures, de tes méthodes, sans patron qui regarde par-dessus ton épaule. Une compagnie où, est-il annoncé, tu peux faire 30$ l’heure.

 

Entrevue passée, contrat signé, on se revoit en janvier — c’est là que la saison de ventes commencera. Entretemps, tu regardes les vidéos de formation qui t’ont été fournies, la plupart provenant tout droit des States. Le gars qui, par moments, te fait penser au gourou d’une secte avec ses grandes lancées sur le mindset et autres, t’explique comment ne pas te décourager quand tu travailles une semaine complète sans faire de vente — aka sans faire un sou — et comment accepter le fait « that you won’t be able to feed your kids » cette semaine-là. T’as une pensée pour ton père, qui bien avant que la Fac ou le cégep te parle de liberté positive, t’a expliqué à quel point tout ce qu’impliquait une telle phrase était à la fois inhumain et quotidien pour bien trop de gens en ce monde.

 

Les formations finales de janvier tombent la fin de semaine juste avant le Carnaval. Les représentants des ventes de tout le Québec se rencontrent, à Montréal, car la direction a loué la plus grande salle du HEC. Exposés intéressants, projections mirobolantes de chiffres de ventes, présentation du système de commissions — effectivement très avantageux, par rapport à ce qu’on trouve ailleurs — et party avec au moins une douzaine de bouteilles payées par la firme à la cinquantaine de petits requins du commerce dont tu fais maintenant partie. Buveur de qualité, tu t’en appropries une part appréciable. Probablement une façon de compenser pour le fait que la formation n’est pas rémunérée : tu es travailleur autonome.

 

La poussière du Carnaval retombée, tu pars cogner à tes premières portes, pour vendre aux gens des services d’entretien de la pelouse, en janvier. Parallèlement, de retour à l’UdeM, tu ris assez fort quand tu vois ceux qui ont obstrué l’accès au kiosque de la CAQ, qu’ils accusent d’un populisme majoritaire liberticide, se justifier en disant que 90% de Jean-Brillant est d’accord avec eux.

 

Une des raisons pour lesquelles tu as pris cet emploi, c’est que tu veux te diversifier et voir plusieurs facettes de la vie en société, pas uniquement par le prisme du droit. Avoir une vision du monde qui n’est pas uniquement celle d’un juriste.

 

Une autre, c’est que t’aimes être en contact avec les gens, leur parler, voir à quoi ressemble leur vie, car en fait, c’est pour ça que t’es en droit : tu veux, naïvement peut-être, améliorer ta vie et celles des autres, ou à tout le moins veiller à ce qu’elles ne deviennent pas pires. D’ailleurs, c’est un atout de vente : quoi de mieux que d’expliquer à un client qui craint de s’engager à quel point il est facile de résilier un contrat conclu avec un commerçant itinérant, articles (notamment 58 et 59) de la Loi sur la protection du consommateur à l’appui?

 

Malgré cela, après trois jours à utiliser tes après-midis après tes cours du matin pour aller vendre, ton chiffre d’affaires est un beau zéro. Pour d’autres, ça fonctionne — certains ont même fait des centaines de dollars en quelques heures. Avec un peu de pratique, ça marchera sûrement pour toi aussi : les ressources qu’on met à ta disposition font réellement de toi un commerçant itinérant 2.0, loin de ce que le législateur a pu imaginer en 1971. Malgré tout, toi, pour l’instant, tu fais du bénévolat. Du bénévolat qui n’aide personne, ou, à la rigueur, aide l’économie québécoise, alors que t’interromps des gens qui soupent, qui s’occupent de leurs enfants, qui déneigent leur entrée après la dernière tempête. Bénévolat qui, d’ailleurs, t’a fait attraper une sale pharyngite. Fait frette en janvier.

 

Ta tentative d’y retourner le dimanche se termine assez rapidement, comme t’es même plus capable de parler avec une voix non-clownesque. Tu te rends compte, parallèlement, que plusieurs raisons font en sorte que t’auras pas le temps de faire ça jusqu’en juin. D’un côté, soulagement, car tu ne savais pas comment t’allais faire 18h, ou même 12h, pendant la semaine qui commence. De l’autre, déception, car il faut le dire, les collègues que tu dois laisser derrière sont des gens extraordinairement déterminés, intéressants, juste bien nice en fait.

 

Mais au fond, t’es heureux.

 

T’es allé à la rencontre des gens, comme tu le voulais; t’as vu des citoyens de ta ville de banlieue — que t’aimes, dans sa tranquillité sereinement ennuyeuse — dans le froid, en janvier, pour vendre du traitement de pelouse, pas mal plus que lorsque tu faisais campagne pour ton député pendant le chaud automne que nous avons eu. Sans doute ce qui, à long terme, aura été le plus formateur.

 

T’as rencontré, grand diplomate, nos souffre-douleurs préférés — mis à part peut-être les étudiants d’une certaine université sise entre le Quartier latin et le Quartier des spectacles — le monde du HEC.

 

Or, ce qu’il y a de plus important dans l’immédiat, c’est que pour toi, une partie du droit que tu traînes dans ta malette chaque jour est devenue bien vivante. Les articles 55 à 65 de la Loi sur la protection du consommateur, sur les commerçants itinérants, te sont tout à coup devenus beaucoup plus vrais, tangibles.

 

Fort de cette expérience assez courte, certes, mais très chargée, tu souhaites à tes chums juristes de voir le droit de plus près, le voir vivre, le voir se mouvoir et faire bouger notre société par le fait même. Appelons cela une résolution tardive pour 2020!

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