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La guerre d'indépendance cubaine: le ver américain est dans la pomme

 

La république de Cuba est composée, entre autres, de l’île éponyme, la plus grande des Caraïbes, qui occupe une position stratégique essentielle en Amérique. Cette dernière a attisé les convoitises impérialistes depuis que les Taïnos et les Karibs ont fait la connaissance du fer des conquistadores. Ces peuples autochtones, qui partagèrent au monde le tabac, dont ils maitrisaient la culture exigeante, furent rapidement asservis dans les mines d’or et décimés par les épidémies. Les réserves d’or de l’île furent cependant rapidement épuisées ; Cuba, sous la colonisation espagnole, fut une île vivant de ses plantations, surtout de tabac. Une classe de grands propriétaires terriens, véritables potentats locaux, se développa et accapara, notamment par le travail forcé des autochtones et d’esclaves venus d’Afrique, la presqu’entièreté de l’activité économique de l’île, de même que le pouvoir politique. Le modèle se perpétua sur une longue période. L’île connut cependant des bouleversements considérables lorsque la colonie de Saint-Domingue devint, au tournant du XIXe siècle, Haïti ; une partie des élites créoles de l’ancienne colonie française, qui était alors la première productrice mondiale de sucre et aussi une importante productrice de café, vint, avec capitaux, esclaves et savoir-faire, exploiter le sol cubain, particulièrement fertile. Le sucre devint alors la principale richesse de Cuba. Requérant une main d’œuvre abondante, cela se traduisit par une importante hausse du nombre d’esclaves : il passa d’environ 80 000 en 1790 à près de 300 000 en 1830. Ces individus vivaient totalement en marge de la société au point que, à la suite d’une révolte contenue dans la région d’El Cobre, la présence de traducteurs fut nécessaire pour assister les accusés, lesquels ne comprenaient pas l’espagnol. 

 

Les fortes inégalités et la ségrégation raciale qui prévalaient à Cuba expliquent l’impassibilité de l’île lors des vagues d’insurrection qui entrainèrent la désintégration de l’empire espagnol américain. Il était en effet impossible que, dans cette société alors conservatrice et fracturée, naisse une matrice commune et éthérée qui permette la solidarité faisant l’éclat des mouvements d’émancipation nationale. Les élites créoles, de peur de subir le même sort que ceux qui vivaient à Saint-Domingue, demeurèrent crispées sur leurs privilèges et renforcèrent même les liens coloniaux avec l’Espagne. L’attachement au royaume d’Espagne était en effet bien intéressé pour une bonne partie de cette élite esclavagiste qui entretint, au lendemain de l’éclatement de l’Union, des pourparlers avec les sudistes. C’est la raison pour laquelle la révolution de 1868 est, à bien des égards, si particulière. Bien que le mouvement fut initié par des bourgeois blancs prospères las des importantes taxes et contraintes commerciales qui leur étaient imposées par l’Espagne, les révolutionnaires n’hésitèrent pas à s’allier à tous les Cubains, peu importe leur origine ethnique, en les rendant libres, en faisant des soldats et en les plaçant, tel le célèbre Antonio Maceo, à des postes d’autorité. Ils firent cela alors que l’Europe, elle, se lançait dans la colonisation de l’Afrique, que les scientifiques y soupesaient les crânes et que les religieux trouvaient dans le chapitre 9 de la Genèse une justification à la servitude des peuples d’Afrique subsaharienne. Les religieux voyaient en ces peuples les descendants de Cham, le cadet des fils de Noé, lignée que ce dernier a maudite et soumise à l’esclavage après avoir appris que ledit fils avait commis une terrible faute : alors que le sauveur de l’humanité cuvait son vin dans les habits d’Adam, Cham, au contraire de ses charitables frères Sem et Japhet, ne détourna pas le regard et ne le rhabilla pas. Malgré l’union des Cubains, leur révolution, au bout de dix ans de conflit, fut matée dans le sang, mais elle permit néanmoins la naissance d’une nation à laquelle tous pouvaient s’identifier, rendit l’indépendance de l’île inéluctable et représenta un pôle salvateur d’opposition aux idéologies dominantes impérialistes. Le mouvement d’insurrection entraîna aussi quelques progrès : le pacte de Zanjón accrut l’autonomie de l’île, les partis politiques de même que les libertés de presse et de réunion furent déclarés licites, sous réserve de ne pas remettre en cause l’autorité espagnole, et l’esclavage, pratiqué sur l’île pendant près de quatre siècles, fut finalement aboli. 

 

L’idée d’une nation cubaine étant née, la reprise du combat était cependant inévitable. Un homme, José Marti, que tous connaissent sans le savoir, notamment par la reprise de sa prose dans la fameuse chanson Guantanamera, fut l’emblème qui rassembla tous les Cubains à la fin du XIXe siècle et, à un moindre degré, toute l’Amérique latine. Cubain arrêté en 1868 pendant la Révolution puis déporté, Marti voyagea beaucoup. De son enfance dans les pas de son père shérif, il conserva une aversion envers l’esclavage et la conviction de l’unicité du genre humain (« El Hombre es Uno »). Au Venezuela, il adopta la philosophie panlatiniste et nationaliste de Bolívar. Au Guatemala, il apprit à chérir l’apport des peuples autochtones à l’identité latine. Au Mexique, il prit conscience du péril impérialiste états-unien : l’homme offrit ainsi à son époque et à la postérité une synthèse d’une Amérique, s’opposant à la société anglo-saxonne libérale, suprémaciste et ayant reproduit les inégalités et les violences des régimes monarchiques, métissée, universelle, solidaire et originale. Cependant, comme de nombreux Cubains, Marti mourut au combat. L’Espagne, ayant pris conscience du danger, avait dépêché un important contingent : il y avait un soldat pour six habitants et ils ne s’embarrassèrent d’aucun scrupule. Des millions de paysans, dans une manœuvre qualifiée de « reconcentration », furent expulsés des champs et durent aller en ville où ils furent réduits à la mendicité et exposés à des conditions insupportables qui entrainèrent une mortalité importante causée par la faim et les maladies. Les combats se déroulèrent ainsi en zone rurale, toute personne ne se rendant pas aux autorités devant être éliminée. Environ 10% de la population cubaine mourut entre 1895 et 1898.

 

Le cauchemar de 1868 semblait donc se répéter. Cependant, la situation extérieure avait évolué. En effet, les États-Unis, après avoir digéré la moitié du Mexique et consolidé l’Union dans le sang de ses enfants, devaient désormais, afin d’accroître leur puissance et de faire fructifier les énormes capitaux qui s’étaient accumulés avec le développement industriel, poursuivre leur Destinée manifeste par-delà des mers. Une proie facile s’offrait aux griffes du pygargue, devenu ogre : les restes de l’Empire espagnol, soit Cuba, Porto Rico, Guam et les Philippines, faibles, mais néanmoins stratégiquement intéressants pour la domination de la mer des Caraïbes et du Pacifique. Cela, de même que les importants investissements américains à Cuba, justifia l’intérêt des États-Unis dans cette guerre d’indépendance. Les autorités américaines avaient néanmoins pour scrupule l’impératif d’un motif pouvant justifier leur intervention, mais elles surent prendre avantage des événements. En effet, la guerre d’indépendance cubaine fut l’une des premières à miser sur l’information de masse, certains rescapés décrivant à d’importants médias, en particulier le New York World de Joseph Pulitzer, les crimes des militaires espagnols, ce qui justifia l’envoi de bateaux de guerre, à des fins dissuasives, à proximité de l’île. Or, en février 1898, le USS Maine explosa dans la baie de la Havane, envoyant 258 des 374 membres de l’équipage à la mort, et les États-Unis purent dès lors déclarer la guerre à l’Espagne, sous le slogan « Remember the Maine, to Hell with Spain ! », quoique les Espagnols n’y furent pour rien (une commission d’enquête américaine en 1898 conclut le contraire, mais toutes les autres enquêtes, y compris celle menée par des Américains en 1911, alors que le spectre de la guerre s’était éloigné, démontrèrent qu’il s’était agi d’un accident).

 

L’intervention américaine fut décisive, mais transforma la guerre d’indépendance cubaine en guerre hispano-américaine. Le traité de paix de Paris de 1902 fut d’ailleurs signé sans représentation cubaine. Ainsi, si la République de Cuba accéda au concert des nations, cette indépendance était circonscrite par les griffes yankees. Du joug colonial espagnol, le peuple cubain passa à l’impérialisme américain, lequel ne s’embarrassa d’ailleurs pas des apparences. En effet, dans la Constitution de 1902, date de l’évacuation des militaires américains, figure ce que la postérité désignera comme étant l’amendement Platt, lequel confère aux États-Unis le droit d’intervenir sur l’île pour rétablir l’ordre et d’y installer des bases militaires, la plus célèbre étant celle de Guantánamo, toujours existante. Cuba était ainsi entré dans le système américain : les capitaux américains submergèrent l’économie cubaine, la grande dépendance envers les exportations permit aux Américains d’imposer leurs politiques, les Noirs furent renvoyés de l’armée et de la police et les États-Unis n’hésitèrent pas, en 1906 et 1917 à envoyer leurs troupes afin de maintenir en place un président qui soit conciliant envers leur mainmise sur les institutions, de même que sur les régime électoral et fiscal. Le projet révolutionnaire était mort, mais les idées survivent aux hommes, aux régimes et au temps. Comme l’Espagne, les États-Unis avaient voulu imposer leurs intérêts au détriment de la liberté et de la dignité à laquelle aspiraient les Cubains ; comme l’Espagne, les États-Unis, en voulant maximiser les bénéfices pour eux-mêmes, allaient tout perdre.

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