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Je n’aime pas les journées de la persévérance scolaire

 

Je vous présente Y. Y est une personne qui m’est très chère dans la vie. Comme plusieurs autres jeunes, Y est quelqu’un pour qui la structure traditionnelle de l’école n’est tout simplement pas adaptée. Ainsi, à un moment où son estime était au plus bas, Y en est venu à lâcher l’école. 

 

Y est la raison pourquoi j’en suis venue à donner un tel titre à cet article. 

 

L’éducation est une valeur qui m’est très chère; les gens qui me connaissent le savent très bien. À l’époque où Y était encore au secondaire, je voyais dans les journées de la persévérance scolaire l’occasion de soutenir ce proche à risque de décrocher. C’est alors qu’à un moment, mon bon vouloir s’est buté à Y qui, irrité, m’a exprimé son profond dédain pour ces journées thématiques. « Hypocrite », « inutile », « excuse pour se donner bonne conscience ». Voilà ce qu’Y avait à dire sur le sujet. Sur le coup, je dois avouer que ses paroles m’ont déstabilisée.  Puis, à force de lire sur le sujet, mais surtout en côtoyant Y de près, j’ai fini par mieux comprendre la réalité des décrocheurs et à moi-même trouver ces journées ridicules.

 

Sur le site des journées de la persévérance scolaire, on peut lire que la persévérance scolaire consiste à « encourager la poursuite d’un programme d’études en vue de l’obtention d’un diplôme ou d’une qualification ». Or, quand on regarde les moyens déployés pour aider ces jeunes qui peinent à obtenir ce fameux diplôme, on se demande s’ils leur sont réellement favorables. 

 

L’existence de modèles positifs est souvent décrite comme un facteur bénéfique à la réussite scolaire. Cela dit, le terme modèle sous-entend d’abord que l’étudiant.e est capable de s’identifier à la personne en question pour ensuite s’en inspirer. Depuis maintenant deux ans, les Journées de la persévérance scolaire ont comme porte-parole le médecin et joueur de football professionnel Laurent Duvernay-Tardif. Aussi spectaculaire soit son parcours, le vécu de ce prodige se positionne à des kilomètres de celui des personnes susceptibles de décrocher. Pour ces élèves pour qui rester à l’école est en soi un défi, Laurent Duvernay-Tardif présente un profil inatteignable. Au contraire, pour certains, ce médecin et athlète personnifie à l’extrême l’excellence et la performance tant promues dans notre société, des valeurs envers lesquelles ces jeunes entretiennent parfois beaucoup de haine, car elles sont associées, pour eux, à l’échec et la déception. En faisant de Laurent Duvernay-Tardif le visage de la cause, la persévérance scolaire prend ainsi des allures d’élitisme. Il ne s’agit pas du seul exemple de la culture de l’excellence que valorise l’événement. Au sein même des écoles, on se sert parfois de l’occasion pour faire l’éloge d’élèves talentueux, comme ceux qui réussissent à combiner le sport-étude à un dossier académique exemplaire. Le point n’est pas que leur exploit ne mérite pas d’être souligné. Seulement, les faire briller lorsqu’ils ne sont certainement pas la clientèle cible de la thématique n’aide en rien la cause. En cultivant une telle image, le risque demeure que les potentiels décrocheurs en viennent à penser que la persévérance scolaire ne leur est pas destinée.

 

Également, certaines solutions valorisées au sein de cette campagne nationale font preuve d’une naïveté assourdissante. La tendance à la hausse est d’affirmer que chaque petit geste compte, que parfois, un mot d’encouragement peut faire la différence. Penser que des actions anodines au compte-goutte constituent un remède efficace au décrochage scolaire minimise considérablement le problème. La plupart des élèves en risque de décrocher présentent des difficultés tenaces, tel un manque d’estime de soi flagrant. Un simple « je crois en toi » lancé à répétition pendant une semaine n’apporte aucun antidote. Il y a une différence entre penser qu’on ne peut pas atteindre un but et croire tout simplement qu’on est un raté dans ce monde, comprenez-le. Sans oublier que ces jeunes partagent souvent la réalité qu’ils luttent contre la pauvreté et vivent dans un milieu socio-familial difficile, deux variables qui affectent directement leur réussite.

 

En dédiant une semaine à la persévérance scolaire, l’objet prend la forme d’un événement, d’une date au calendrier à se remémorer plutôt que d’une réelle politique institutionnelle. On concentre nos efforts l’espace de quelque temps, faute d’oublier que ces élèves qui songent à abandonner l’école ont besoin de soutien à longueur d’année. Pour Y, c’est la principale raison pour laquelle cette campagne est artificieuse. À travers son parcours scolaire épineux, Y a été témoin de situations où des individus, se montrant alliés à la cause en février, agissaient de façon antinomique une fois cette semaine de propagande terminée. Vous en voulez un exemple? Une prof a dit un jour à Y qu’il était « juste bon à travailler au McDo » (oui, vous avez bien lu!). Bien qu’Y fait mieux que rouler des boulettes aujourd’hui, les paroles de cette professeure l’ont fortement affecté. À chaque fois qu’Y a eu à envoyer des curriculums vitæ, il avait ce syndrome de l’imposteur, jamais totalement convaincu d’être de calibre pour l’emploi. Pourtant, chaque année, la fameuse semaine venue, cette enseignante comme tant d’autres fait la « promotion » de la persévérance scolaire. Laissez-moi douter de sa compréhension de la vertu. 

 

Simpliste. Voilà ce qui me vient en tête lorsque je pense à ces journées. Évidemment, l’initiative en soi peut être empreinte de bonne foi, mais lorsque les élèves concernés en viennent à développer une haine, je pense qu’il est temps de se remettre en question. Outre réorienter les efforts consacrés dans l’opération, je ne trouve d’autre solution que celle d’investir dans nos écoles, de repenser la structure afin que la persévérance scolaire en soit un élément central… Bref, les recommandations habituelles quoi. J’en suis bien consciente, le problème en est un parmi l’amalgame qui guette notre système d’éducation. Je sais également qu’il existe de ces enseignant.e.s. exceptionnel.le.s. qui parviennent malgré tout à guider avec force ces élèves au bord du gouffre jusqu’au diplôme. Sauf que le problème persiste. Même si je crois de tout cœur en notre système d’éducation et que j’ai un immense respect pour les enseignant.e.s., je dois avouer que l’expérience d’Y a ébranlé ma foi en l’institution. Y, c’est un cas parmi ce 13,1 % de jeunes qui ne réussissent pas à décrocher un diplôme. Ainsi, pour tous les Y encore sur les bancs d’école, durant la troisième semaine de février, mais aussi durant le reste de l’année, essayons de donner un peu plus d’importance à la persévérance scolaire. Les Y ont besoin de nous, mais, surtout, le Québec a besoin des Y.

 

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