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Des soucis et des hommes

 

19h11, dans un organisme communautaire du coin d’Ahuntsic. Un homme cogne à la porte. Un écriteau est suspendu au mur à côté de la porte : « Veuillez cogner avant d’entrer ». Habituellement, on ne fait que cogner, puis on entre. Mais certains hommes qui viennent à l’organisme sont trop gênés pour entrer directement. Nous traversons le bureau et allons leur ouvrir. Celui-là ne nous a pas attendus, on entend ses pas dans les quelques mètres séparant l’entrée de l’accueil dans l’open space qui nous sert de bureau.

 

Une intervenante lui adresse un grand bonjour de son bureau à l’autre extrémité de la pièce. 

- Voulez-vous un verre d’eau ou un café ?

 

L’homme répond timidement qu’il prendrait un café. Avec un peu de lait, comme il le propose à voix basse. Il prend place sur l’une des chaises de notre petite aire d’attente. Mon bureau s’accote à la longue armoire basse mitoyenne délimitant l’aire d’attente de notre espace de travail. J’y suis assis, effectuant une courte recherche sur la notion de parents in loco parentis sur SOQUIJ. J’ai une feuille brouillonne avec mon plan de match pour la soirée à ma gauche. Il y est écrit : 19h15 : Rendez-vous d’information juridique avec Monsieur X. 

 

Mon iPhone indique 19h13, c’est mon dernier rendez-vous de la journée. Je me lève, prends mon Code civil, mes notes, un crayon et deux ou trois feuilles blanches. En me retournant, je demande à l’une des intervenantes si elle a besoin de la salle 3. C’est la plus appropriée de nos trois salles pour ce genre de rendez-vous, elle fait davantage salle de réunion avec sa grande table que cabinet de psychologue comme les deux autres. On peut y être assis face-à-face avec le participant. 

 

- Monsieur X ? L’homme se lève. Bonjour, je m’appelle Antoine, on va aller dans la salle 3. 

On se serre la main, parfois il y en a qui sont trop gênés et qui se contentent d’un signe de la tête approbatif. Après deux enjambées, je lui ouvre la porte et l’invite à s’asseoir. La salle 3 forme l’angle de notre bâtiment. La grande table y est placée en biais, coupant la salle entre la porte et les deux grandes fenêtres. Je me mets toujours du côté de la porte. Si je dois sortir pendant l’entretien pour aller voir mon maître de stage ou aller chercher un quelconque document, ça m’évite de traverser la salle et de briser la bulle du participant. On vérifie d’abord si les informations qu’il nous a données au téléphone lors de sa prise de rendez-vous sont correctes. C’est la première fois qu’il vient. Il indique qu’il est en instance de divorce et qu’il veut savoir ce qui se passe entourant la garde des enfants. Avant de commencer formellement, je lui expose les limites de notre entretien. D’abord, on a 45 minutes avec une marge de manœuvre de 15 minutes à peu près. Ensuite, je lui dis qu’on offre un service psycho-social s’il pense en avoir besoin. Finalement, on ne peut pas lui donner de conseils juridiques, seulement des informations juridiques. Le participant hoche de la tête. Parfois, quand j’expose cette dernière limite, il y en a qui sont un peu dépités. S’ils viennent nous voir, c’est que (trop) souvent ils n’ont pas les moyens de se payer un avocat. Quelques-uns pensent qu’on offre les mêmes services qu’un avocat. Il y en a qui arrivent avec toutes leurs procédures et nous demande de les regarder. Un refus poli et on retourne à notre information juridique. 

 

On commence l’entretien. Je note tous les points factuels pertinents sur ma feuille blanche. Après 20 minutes, on entame le droit de la famille. On conclut sur comment ça se passe devant un juge. On se laisse là-dessus. En sortant, on repasse dans le vestibule qu’il a traversé y’a une heure. Je lui propose des dépliants sur le processus judiciaire du Ministère de la justice. En se quittant, on se serre la main. Je vois sur son visage une expression qui m’est devenue familière, un mélange d’abattement et de dignité. La plupart des participants arrivent à l’organisme accablés. Souvent, ils en ressortent avec une petite montée de dopamine. Leurs problèmes ne se sont pas évanouis, mais y’a en quelque sorte un de regain d’espoir. Comme si on avait tiré le voile obstruant la lumière au bout de leur tunnel. Pas suffisamment pour leur permettre de voir la lumière, mais juste assez pour discerner des rayons parsemés à travers le tissu.  

 

21h03 – Je quitte l’organisme en disant au revoir aux intervenants qui sont toujours là. Je reviendrais la semaine prochaine pour une nouvelle journée. En marchant, je me demande : comment certains participants font pour ne pas exploser ? En entrant dans le wagon du métro, je mets mes écouteurs et j’ouvre mon livre. J’essaie d’arrêter de penser à tous ceux que je croise à l’organisme. Demain, c’est jeudi, va falloir que je me lève à six heures du matin et je risque d’arriver à la maison qu’a dix heures et demie. J’arrête de penser à tout ça en commençant à lire. Mes problèmes à moi, ils s’arrêtent à ce moment précis. Les problèmes de l’homme à qui j’ai parlé des étapes du divorce au Québec perdurent, et il va y penser toute la nuit.

 

Les organisations communautaires comme la nôtre qui se consacrent exclusivement aux hommes se comptent sur les doigts de la main à Montréal. « Et si on parlait des hommes », comme disait Chantal Perrault (ancienne travailleuse sociale en santé mentale) dans la Revue Santé mentale au Québec il y a trente ans. Et si on parlait de la santé mentale des hommes en 2020 ? On a toujours une pudeur que dénonçait Chantal Perrault quand on parle de problèmes sociaux touchant d’abord, en nombre ou en gravité, les hommes. Le discours se fait généralement neutre, employant des termes globaux. On parle d’itinérance, d’alcoolisme, de toxicomanie et de suicide. En comparaison, quand un problème touche plus spécifiquement les femmes, le discours précise les victimes. Violences conjugales faites aux femmes, femmes monoparentales, femmes battues, etc. La vulnérabilité des unes se décuple par ces précisions, alors que la vulnérabilité des autres se noie dans un abysse lexical. 

 

Il ne faut plus avoir peur des mots, de ce qu’ils signifient, de leur poids sur nos âmes et consciences. Nous devons pointer les problèmes de santé mentale des hommes sans les perdre dans un océan dépersonnalisé. Non pas pour se lancer dans une espèce de compétition puérile et victimaire entre hommes et femmes. Qu’on soit homme ou femme, chacun et chacune devrait recevoir toute l’aide nécessaire et personnalisée quand il est question de santé mentale. Mais il faut pouvoir nommer une problématique pour mieux la résoudre. Le quart des hommes montréalais sont en état de détresse psychologique selon une enquête pour le Comité régional en santé et bien-être des hommes de l’Île de Montréal. Le pourcentage grimpe radicalement quand il s’agit d’hommes célibataires et ou sans emplois. Ce n’est pas un phénomène marginal, nous le vivons quotidiennement. Malheureusement, et c’est ma perception puisqu’il est quasi-impossible d’effectuer une analyse objective de la question, le regard porté sur la question demeure pour le moins ambigu. Paradoxalement, le regard interne que l’on se porte sur soi-même est plus désapprobateur que le regard externe. Pour un homme, juste le fait d’admettre qu’il a des problèmes, qu’il est en état de détresse, peut être un premier pas difficile. Pas à cause du regard des autres, mais à cause de ce qu’on pense du regard des autres. Dans notre tête, on se dit qu’admettre ses problèmes et aller chercher de l’aide sera interprété comme un signe de faiblesse, une entorse à notre masculinité. Concrètement, je n’ai jamais rencontré personne qui pensait réellement que chercher de l’aide était un signe de faiblesse. J’imagine que ça existe ce genre d’individus, y’a des idiots partout. Si on fait chacun notre bout de chemin, les tabous sauteront d’eux-mêmes. 

 

Il reste quand même de quoi être optimiste. La santé mentale des hommes prend de l’espace dans la discussion publique. La Commission de la santé mentale du Canada prend plusieurs initiatives depuis quelques années pour s’adresser directement aux hommes. Ce qui est important, et ce, la Commission ainsi que les autres organismes de ce secteur l’ont très bien compris, c’est de s’adresser aux hommes avec dignité. Cela permet de faire disparaître les freins intérieurs, de faire voir que non ce n’est ni faible, ni lâche de prendre la main tendue vers soi. Engager une relation empreinte d’égalité et de respect de la dignité du participant, c’est ce que font les intervenants à notre organisme. J’essaie de le faire aussi. Parce qu’entre l’accumulation des problèmes et l’abysse ténébreuse et irréparable, il n’y a parfois qu’une dignité qui brille timidement.

 

J’espère ardemment que mon participant va s’en sortir. J’espère que la vie lui sera plus clémente à l’avenir. Parce qu’il pourrait être n’importe lequel d’entre nous. 

 

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