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L'Index 2.0

 

En 1559, à l’époque de l’Inquisition, le pape Paul IV ordonne la publication du premier catalogue

des livres interdits, l’Index librorum prohibitum. En prohibant la lecture de Montesquieu ou encore de Baudelaire, l’Église préserve ainsi la foi et la morale des fidèles. Environ 460 ans plus tard, le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) endosse la lourde responsabilité de protéger les mœurs des Québécois et Québécoises. Alerté par une plainte déposée en 2018 pour contenu « trop explicite », le DPCP accuse l’auteur de Hansel et Gretel, Yvan Godbout, et son éditeur, les éditions AdA, de production et de distribution de pornographie juvénile en vertu de l’article 163.1 du Code criminel (ci-après, « Code »). D’une part, les juristes s’interrogent sur le bien-fondé de la cause qui sera entendue par un juge et un jury, sans enquête préliminaire, en septembre 2020. D’autre part, la communauté littéraire se rallie pour déplorer cette atteinte à la liberté d’expression.


Les faits
Tout d’abord, en automne 2017, les éditions AdA lancent la collection des Contes interdits dont fait partie Hansel et Gretel. Comme le nom le suggère, il s’agit d’adaptations des classiques de notre enfance qui illustrent toutes les monstruosités de l’humanité. Chaque roman est tributaire d’un avertissement relatif à son contenu, lequel peut aborder le cannibalisme, la violence envers les animaux et envers les enfants, le viol et la pédophilie. En quête de matériel pour ses élèves en plein adolescence, une enseignante de la Rive-nord met alors la main sur la collection, laquelle est placée de façon anodine aux côtés des livres de recette dans un Costco. Méthodique, elle entame alors la lecture du roman de Godbout. Aussitôt terminé, l’enseignante diplômée en criminologie s’insurge contre la « description extrêmement explicite » de l’agression sexuelle d’une enfant de neuf ans par son père. Elle reconnaît que l’on ne glorifie pas la scène. Néanmoins, il demeure déroutant que le lecteur ou la lectrice puisse visualiser les motifs du pyjama porté par la petite fille au moment de son viol. Redoutant non seulement que la fulgurante popularité du roman Hansel et Gretel contribue à banaliser les agressions sexuelles, mais également que le roman incite les pédophiles à passer à l’acte, la citoyenne a donc porté plainte à l’encontre de Godbout.

Face aux accusations du DPCP, Yvan Godbout est au bout du rouleau. Rares sont les écrivain.e.s qui vivent de leur art. En principe, un auteur reçoit  en moyenne 10 % du prix de vente de son ouvrage. Il y a donc très peu de chances que Godbout puisse défrayer l’exorbitance des honoraires de son avocat avec la vente de son « best-seller ». La Couronne s’en prend donc à un homme au bord du gouffre alors qu’ n’a jamais touché à un seul cheveu d’un enfant. La perquisition réalisée à son domicile peut en témoigner. Dans le roman, l’agresseur est même violemment puni pour ses actes. On est loin de l’apologie des relations sexuelles entre une personne majeure et un individu mineur comme l’a fait l’auteur français Gabriel Matzneff dans ses journaux intimes. Si jamais le jury rend un verdict de culpabilité, alors Yvan Godbout est passible d’une peine maximale de 14 ans et d’une peine minimale d’un an. Ainsi, l’auteur ne pourrait donc pas bénéficier d’une ordonnance de sursis qui lui aurait permis de purger sa peine dans la collectivité.


De la toge…
En vertu de l’article 163.1 du Code, sont prohibés la production, la distribution, la possession et l’accès à tout écrit, toute représentation ou tout enregistrement sonore qui préconise ou conseille une activité sexuelle avec une personne âgée de moins de dix-huit ans ainsi que tout écrit dont la caractéristique dominante correspond à la description, dans un but sexuel, d’une activité sexuelle avec une personne âgée de moins de dix-huit ans.

En 2001, dans l’arrêt Sharpe, la Cour suprême du Canada considérait que l’article 163.1 du Code constituait une limite raisonnable à la liberté d’expression dans la mesure où l’écrit remplissait deux conditions. En effet, on permettait une atteinte à la liberté d’expression dans la mesure où un livre « préconise ou conseille activement une activité sexuelle illégale avec des personnes de moins de 18 ans ». Or, en 2005, le Parlement fédéral a amendé l’article 163.1, réduisant au passage la protection offerte au matériel artistique ayant un « but éducatif, scientifique ou médical » comme le souligne le professeur et avocat Pierre Trudel.

Dans l’hypothèse où Godbout est déclaré coupable, alors toute personne ayant le roman Hansel et Gretel traînant chez soi pourrait être poursuivie pour possession de pornographie juvénile. En procédant à une interprétation littérale de l’article 163.1 du Code, il faudrait également traîner TVA en justice pour la série Fugueuse où est dépeint le viol d’une personne âgée de moins de dix-huit ans par plusieurs adultes ou tout simplement des relations sexuelles entre deux mineurs.


… à la plume
Dans une lettre d’opinion comptant plus de 350 signataires publiée dans La Presse, le milieu littéraire est révolté par les accusations. Les auteurs et les autrices craignent de devoir se museler sous peine de se retrouver derrière les barreaux. Cette poursuite si aboutie imposera inévitablement une limite aux thèmes abordés.

« Dicter ce qui peut être lu, pensé et critiqué, voire ce qui doit être réécrit ou supprimé, est une pente glissante. Devrons-nous revoir le contenu de nos bibliothèques afin de les purger des œuvres susceptibles d’offenser le premier venu ? Que pourrons-nous oser écrire ? Qui nous le dictera ? » [extrait de la lettre]

L’Union des écrivaines et écrivains québécois se range naturellement aux côtés du romancier Yvan Godbout. Elle est également bien consciente que tout ne peut être dit, publié ou partagé. Aux dires de l’auteur et juriste de formation, Martin Michaud, chaque écrivain.e suit son propre code de conduite en matière de thèmes.

La littérature n’a pas pour seul et unique but de réconforter et d’émouvoir la société. La littérature doit également lui rappeler les atrocités qu’elle a commises et les abominations qu’elle a omis de soulever. La littérature est un miroir que l’on ajuste aux multiples réalités qui nous entourent. Une personne raisonnable et diligente devrait être en mesure de séparer l’auteur de sa création au besoin.

 

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