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Les barreaux de la santé mentale

 

Lors d’un passage à Tout le monde en parle, l’éclatant chanteur Hubert Lenoir lançait, tout bonnement, presque avec nonchalance et désinvolture : « J’ai le goût de me crisser en feu ». Les deux hôtes (Guy A. Lepage et Dany Turcotte) étaient contrariés, voire incommodés. Le plateau fut, durant quelques secondes, plongé dans un marasme lourd, dans un silence scabreux. Les deux animateurs, choqués, ont repris le « flow » en scandant, au nom du gros bon sens, qu’on ne peut pas dire ça, que la vie est belle et que les gens sont, somme toute, heureux.
Cette réaction parle d’elle-même : notre manière d’aborder la maladie mentale et la détresse en découlant, en tant que société, est digne du déni. L’immobilisme sociétal qui marque notre manière d’aborder, et incidemment de régler, la maladie mentale est affligeante.
Trois personnes par jour s’enlèvent la vie au Québec. Le taux de détresse psychologique frôle les 37 % chez les jeunes, ce qui représente plus du tiers de ceux-ci. La statistique est similaire pour les étudiant.e.s en milieu universitaire.
Les domaines pénal et carcéral sont probablement les milieux qui confrontent et « racolent » le plus l’enjeu de la maladie mentale. Et loin sont-ils d’être adaptés à cet enjeu.
L’illustration la plus poignante de cette incompréhension du système de justice pénal face à la maladie mentale est sans doute la suramende compensatoire, mesure adoptée par le précédent gouvernement conservateur mais heureusement éteinte par la Cour suprême du Canada. Celle-ci consistait à faire payer un montant supplémentaire au contrevenant reconnu coupable d’une certaine infraction pour financer un programme d’aide aux victimes d’un crime. Cette amende légale était, à la base, imposée sous la discrétion du juge au procès; les conservateurs l’ont tout simplement rendue obligatoire, automatique.
Les causes ayant grimpé jusqu’en Cour suprême avaient comme vase commun la maladie mentale, entre autres; Outre la Couronne, les parties étaient des personnes sans abri ou emploi, aux prises avec la pauvreté et des troubles mentaux. À tout ce lot explosif en termes de misère s’ajoutait une amende pouvant frôler les 1 000 $. C’est ce qui mena la Juge Martin à invalider cette pratique en fonction de la Charte, celle-ci écrivant que « les effets de la suramende, lorsque combinés, créent des circonstances exagérément disproportionnées, sont incompatibles avec la dignité humaine et sont à la fois odieux et intolérables ».
C’est donc la Cour suprême qui a dû répondre à la léthargie de l’État face à la maladie mentale, la loi C-75 prévoyant l’abolissement de cette pratique ayant tardé à être adoptée.    
Or, qu’en est-il du milieu carcéral? 61% des prisonniers souffrent de maladie mentale; c’est trois fois plus que dans la population. Sachant cela, on constate toujours une « absence de dépistage systématique des problèmes de santé mentale lors de l’arrivée des prisonniers ». Jusqu’à tout récemment, 70% des plaintes des détenus portaient sur le fait qu’ils sont privés de leur médicament pour des fins de contrôle de trafic clandestin. S’ajoute à tout cela des pratiques torves et archaïques, comme l’isolement.
Il est inconcevable qu’il soit tel, considérant que la prison est « le point de chute des malades mentaux », selon l’ancienne protectrice du citoyen. Selon elle, « mieux vaut souffrir d’une crise d’appendicite en prison que d’un trouble bipolaire ».
Il y a aussi l’après-prison; l’encadrement des ressortissants et l’octroi de ressources aux ex-détenu.e.s pencheraient considérablement vers une diminution des récidives.
Le procès en lui-même, aussi, n’est pas adéquat au traitement des traumatismes qui peuvent survenir après un acte criminel. L’interrogatoire et le contre-interrogatoire parfois invectifs des procureur.e.s sur la victime ou l’accusé.e. n’aident en rien la guérison et la résilience.
Le système légal souffre aussi d’un certain laxisme en amont de la prise en charge des personnes atteintes de troubles mentaux, que ce soit en prison ou en milieu hospitalier. En effet, une des principales contraintes à l’administration de traitements, thérapeutiques ou autres, pour les personnes aux prises avec la maladie mentale est le consentement. Le Docteur psychiatre Gilles Chamberland affirme lui-même que « plus on est malade, moins l’on veut être soigné. La Loi devrait avoir plus de mordant. ». La loi dont il est question ici est la Loi P-38; elle permet d’intervenir de manière coercitive et de traiter quelqu’un contre son gré. Une autorisation judiciaire est obligatoire pour faire tel. Cependant, celle-ci ne sera octroyée que si la personne visée par l’autorisation judiciaire et le traitement forcé représente un danger grave ET imminent pour elle-même, ou pour autrui.  Cette exigence, fixée par l’article 8 de la loi, est, selon le Dr. Chamberland, son point faible. Selon lui, on devrait pouvoir « forcer une personne à avoir des soins lorsqu’elle n’est pas capable de demander des soins pour elle-même ». Cela inciterait une prise en charge en amont, évitant ainsi une judiciarisation des personnes atteintes de troubles mentaux.
De tout cela se dégage une conclusion logique; le système judiciaire ne s’arrime pas aux réalités de la santé mentale en société. Au contraire, dans certains cas, il entretien cette impécuniosité sociale et cette marginalisation.
Est sorti tout récemment The Joker, film relatant la vie et la construction de ce super vilain qui est le rival de Batman. Le long métrage aborde de plein fouet la solitude, la maladie mentale, la pauvreté et la marginalisation qui en découle. Le protagoniste se plaque à un système qui néglige et nie l’existence de ces problèmes. L’exécutoire pour celui-ci est une criminalité des plus horrifiques. Criminalité mise en scène dans une fiction sensationnaliste certes, mais criminalité quand même. La leçon est, malheureusement, transposable à la réalité. 



 

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