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Ascension vers la déchéance : Entretien avec Jean-Philippe Baril Guérard ou JPBG

Photo : ©Kevin Millet

 

Ton existence est une longue audition. Entre ta naissance et ta mort, tu poursuis, d’une manière ou d’une autre, l’appel. Cet appel qui te prédestine à un rôle grandiose. Pendant ce temps, tu multiplies diverses expériences formatrices pour mieux pouvoir les exploiter lorsque tu atteindras ton apogée. Dans la vie comme au théâtre, tu portes une variété de masques devant le public, puis tu les retires en privé. Mais quel cliché, n’est-ce pas ? Et pourtant, en apparence, tu fréquentes les quatre à sept d’un microcosme marqué par les faux-semblants et les premières impressions. À présent, toute interaction interpersonnelle s’avère ultimement contractuelle. Cynique ? Jean-Philippe Baril Guérard jubile devant ce qualificatif. Il a écrit, notamment, les pièces Tranche-cul (2014) et La singularité est proche (2017), le triptyque composé par Sports et divertissements (2014), Royal (2016) et Manuel de la vie sauvage (2018) et, plus récemment, la websérie « Faux départs ». Trois ans après la sortie de Royal, le Pigeon Dissident s’entretient une seconde fois avec le prolifique « polyartiste » dans le cadre du dossier sur la santé mentale. 

« Qu’est-ce que tu fais, quand toute ta vie, t’as couru après quelque chose ? »
Que nous soyons des Milléniaux comme Jean-Philippe Baril Guérard ou des enfants de la Génération Z, nous participons tous à une course effrénée contre le temps, contre nous-mêmes. Nous cherchons à tout prix à fossiliser une trace de notre passage sur Terre. Nul besoin qu’elle soit reconnue, sa seule présence est réconfortante. Et ça, notre société capitaliste le comprend si bien. Notre société capitaliste se nourrit de notre obsession de l’ambition. Notre société capitaliste nous inculque que l’épanouissement passe forcément par l’individualisation collective. Notre insatisfaction engendrée par notre ambition inassouvie d’aller plus loin détériore inévitablement notre santé mentale. Jean-Philippe Baril Guérard s’aperçoit que plusieurs de ses pairs vivent une crise de la trentaine, car ceux-ci ne savent plus quoi faire. « Qu’est-ce que tu fais, quand toute ta vie, t’as couru après quelque chose ? » nous lance l’auteur âgé de trente-et-un ans. Nous avons toujours été programmés à vouloir plus. Jean-Philippe Baril Guérard ne le nie pas. Pour lui, il est clair que cette convoitise résulte du paradigme économique en place. Néanmoins, cela demeure également un choix individuel. Nous pourrions aussi bien tenter de nous extraire du système en guise de protestation. Or, cela en vaut-il vraiment la peine ? Il est nettement plus aisé et confortable de se vautrer dans la consommation et de huiler l’engrenage si bien établi. Par conséquent, on joue le rôle qui nous est attribué jusqu’à l’épuisement de nos capacités…

Décupler nos facultés
Or, pour la plupart d’entre nous, the show must go on, le temps, c’est de l’argent, non ? Devant le carrefour des possibilités, il y a notamment l’avenue des stupéfiants. Les drogues diversifient les potentiels scénarios. Nous pouvons autant nous évader que davantage performer. Dans Sports et divertissements, les personnages utilisent des stimulants afin de combler un manque de connexion interpersonnelle, tandis que dans Royal, le narrateur désire plutôt « réussir à faire quelque chose qu’il ne parvient pas à aussi bien faire lorsqu’il est à jeun », comme l’explique JPBG. Les drogues de performance pallient les carences dont notre cerveau est victime à nos yeux ou bien pour gagner du temps. Et pourtant, même si nous avions l’immortalité devant nous, nous parviendrons à nous organiser pour manquer de temps. Il arrive que nous ayons le besoin de nous débrancher de notre réalité. Certains alors utilisent des drogues récréatives, qu’elles soient légales ou non, d’autres verbalisent leur essoufflement.

« J’ai un peu le goût de me crisser en feu ces temps-ci » et toi ?
On a besoin d’une pause, fut-elle de cinq minutes ou pour une période indéterminée. Dire que le suicide se travestit occasionnellement en figure de style, comme le souligne Baril Guérard, serait un euphémisme. Par exemple, qui n’a jamais dit « j’ai le goût de me pendre », « j’ai envie de me calisser en bas du pont » ou « j’ai un peu le goût de me crisser en feu ces temps-ci » à la Hubert Lenoir à Tout le monde en parle (TLMEP) ? À ce propos, Jean-Philippe Baril Guérard juge, avec égards, que cette controverse a été très mal gérée médiatiquement. Rappelons-nous que le chanteur de Fille de Personne II a été traîné dans la boue pour avoir révélé comment il se sentait. Baril Guérard s’insurge, « ça va à l’encontre de tout ce qu’on nous suggère de faire médiatiquement en ce qui concerne le suicide ».
Des campagnes comme Bell Cause pour la Cause ou Ça va aller nous incitent joindre la discussion sur la santé mentale en nous confiant afin lutter contre la stigmatisation. Par contre, aussitôt que nous témoignons de notre état psychologique, les gens deviennent soudainement mal à l’aise. « Alors, qu’est-ce vous nous dites ? Faudrait pas faire ça ? On n’arrête pas de nous dire d’en parler, mais quand quelqu’un le fait, c’est autre chose… S’il [Hubert Lenoir] avait été de bonne humeur, il n’aurait pas dit ça. La réaction appropriée aurait été de lui demander ce qu’on peut faire pour l’aider plutôt que de l’insulter », commente Jean-Philippe Baril Guérard. Le ton est juste. Pour avoir exprimé ses sentiments, non seulement Hubert Lenoir s’est fait traiter de « provocateur », de « narcissique », mais on lui reproche même « [qu’on] ne dit pas des affaires de même ! », dixit Dany Turcotte. Les commentaires de l’article « Malaise ou provocation ? », un titre d’ailleurs assez évocateur, portant sur l’affirmation de Lenoir se divisent entre l’empathie et l’exaspération (voir image ci-dessous). Il est possible d’avoir des idées suicidaires sans jamais passer à l’acte. Parfois, « on a simplement besoin de nommer les affaires » rajoute JPBG.

 

Dépeindre la réalité selon des couleurs criardes
Le suicide est un thème central dans trois de ses livres. Contribue-t-il ainsi à briser le tabou ? D’après les messages envoyés par les lecteurs et les lectrices, Jean-Philippe Baril Guérard offre une certaine assistance en refusant d’adopter un ton didactique ou candide, lequel est couramment utilisé par les annonces de santé publique. En fait, l’auteur nous confie que, lorsqu’il a eu des épisodes troubles, il cherchait des œuvres dans lesquelles on parlait de la santé mentale sans retenue ni responsabilité. Dépeindre la réalité aide à normaliser le tout. « On met tellement une pression de bien réagir, alors qu’en réalité, c’est beaucoup plus compliqué. Il faut que la personne soit prête à s’aider elle-même », note JPBG. Chose promise, chose due. Effectivement, Jean-Philippe Baril Guérard n’y va pas de main morte dans Royal. De toute manière, il n’a jamais aimé les demi-teintes. Cela justifie son coup d’éclat dans une scène très, très, très explicite. Les vrai.e.s. savent de quelle scène il s’agit. Ironiquement, l’une des règles du programme élaboré par l’Association québécoise de la prévention du suicide consiste en la suggestion d’éviter de décrire des méthodes pour mettre fin à ses jours. Alors, pourquoi faire le contraire ? Pour JPBG, la raison est reliée à son propre vécu. Lui aussi se sentait d’une telle manière, c’est-à-dire avoir le désir d’octroyer un aspect très pratique au suicide. De plus, cela collait bien à la psyché du narrateur. Ce dernier est perfectionniste et méticuleux, même si cela a trait à sa propre mort. Baril Guérard demeure conscient que le suicide est un sujet très délicat. Il a même reçu des reproches de la part d’une lectrice de Manuel de la vie sauvage dans lequel le suicide était précisément mal abordé, peu suffisamment mis en contexte et, étonnamment, trop frontal.

À notre époque, comment pouvons-nous survivre dans un milieu où la pression de la performance peut nous achever ? Jean-Philippe Baril Guérard nous conseille de bâtir des frontières entre la carrière et la vie privée et d’entretenir notre réseau, non pas celui qu’on retrouve sur LinkedIn, mais bien celui qui nous aidera à nous relever de la chute. Il adhère au classique, soit de viser un équilibre. Et si jamais le mauvais sort semble s’acharner sur vous, n’hésitez pas à vous considérer protagoniste de l’une des histoires de Jean-Philippe Baril Guérard pour qui les fins tragiques sont les plus dramatiquement intéressantes.


 

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