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Les psychostimulants et leurs effets : Entrevue avec le Dr. Stéphane Proulx

« Arrêtez-vous et pensez-y. », illustration par Jérémy Lacasse (@Jeycompris)

 

Afin de mieux comprendre les implications que peuvent avoir les drogues de performance sur ceux et celles qui les consomment, nous avons rencontré Dr. Stéphane Proulx.

Psychiatre depuis 2003 et détenteur d’un diplôme d’études supérieures spécialisées en intervention-toxicomanie, Dr. Proulx est chef de l’urgence psychiatrique à l’hôpital Notre-Dame depuis 2017, l’ayant été auparavant à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont.

Dès le début de l’entrevue, il s’objecte à l’utilisation du terme drogues de performance. « Déjà, drogues de performance, ça me fait tiquer. Les psychostimulants sont des médicaments qui augmentent la disponibilité de la dopamine dans les régions préfrontales et frontales [du cerveau]. L’indication de ces médicaments-là, c’est pour le trouble déficitaire de l’attention et hyperactivité, donc c’est pour pallier à ce trouble-là, et non pas pour augmenter les performances d’un cerveau qui est déjà capable de performer, qui n’a pas de problématique d’attention, et qui a tout ce qui faut dans son [lobe] préfrontal et frontal pour compléter des tâches. Déjà, ce terme-là, pour moi, est problématique. »

Mais alors, si ces médicaments ne sont pas faits pour un cerveau n’en ayant pas besoin, quels seraient leurs effets si une personne ne souffrant pas de TDA/H en consommait? Pas immense, selon le Dr. Proulx. « Ce serait un effet comme tout stimulant, par exemple comme la caféine en dose significative. Ça permet ni plus ni moins d’être plus éveillé, ou de rester vigilant plus longtemps, mais ça ne change pas les connections neuronales, ça ne change pas la disponibilité ou l’action dopaminergique dans les lobes frontaux quand une personne n’a pas de problématique d’inattention. Donc, tout ce que ça fait, en fait : ça te permet d’être éveillé plus longtemps. » Ainsi, pour les personnes n’ayant pas besoin de tels médicaments, les psychostimulants n’augmentent pas la concentration, mais seulement l’éveil.

Les effets secondaires de la consommation de tels médicaments vont dans le même sens. Les symptômes possibles sont généralement liés à la surstimulation de l’individu. Par exemple, des gens pourraient ressentir un malaise parce que trop stimulés. On peut également craindre une céphalée, de la nausée, des vomissements, de la tachycardie et d’autres symptômes découlant d’une vigilance trop stimulée.
Les psychostimulants, lorsqu’ils sont utilisés, ont une demi-vie assez courte chez un patient avec des troubles déficitaires de l’attention. Par exemple, le Ritalin doit être consommé deux fois par jour pour conserver ses effets.
Ainsi, quelqu’un qui consomme des psychostimulants hors-prescription sans en avoir le besoin devra en prendre régulièrement s’il veut voir des effets soutenus. Quant aux impacts que peut avoir une telle consommation sur les personnes n’ayant pas de TDA/H à long terme, la littérature scientifique ne semble pas donner de réponse concluante. « C’est hors-prescription, donc ça sera souvent hors-protocole de recherche. Je ne pense pas qu’on ait étudié les effets des psychostimulants lors de consommation illicite et hors prescription. Je ne pense pas que ça passerait le comité d’éthique! »

Mais si leurs effets sont si peu hors de l’ordinaire pour des personnes n’en ayant pas besoin, pourquoi en consomme-t-on autant hors prescription? « Si je me replonge dans mes années d’études, ce que certaines personnes utilisaient, c’était effectivement du café ou des comprimés de caféine qu’on appelle les wake up. Les psychostimulants comme le Ritalin, le Concerta (qui est du Methylphenidate comme le Ritalin, mais à plus longue action), comme le Vivance, l’Adderall, les sels d’amphétamine, ce sont des médicaments qui sont de plus en plus prescrits. La littérature le met en évidence dans les dernières années : il y a énormément de prescription de psychostimulants par les médecins, il y a énormément de diagnostics d’hyperactivité et de déficit attentionnel, particulièrement chez l’adulte. Ce « boom » de diagnostics et ce boom de prescriptions fait en sorte que dans la tête d’un étudiant.e, il n’y a plus seulement la caféine, il n’y a plus seulement les liquides à base de caféine, il y a également ces comprimés-là, qu’ils voient largement prescrits et qui sont largement disponibles sur le marché noir. Ceci fait en sorte que ça a pris le marché de l’étudiant.e en milieu compétitif de plus en plus sollicité dans des études de plus en plus compliquées et difficiles. L’occasion est là, la disponibilité est là, donc pourquoi pas? En fin de compte, c’est un effet combiné de l’augmentation du diagnostic, de l’augmentation de la prescription, de l’augmentation de la disponibilité, et du simple fait que tout le monde le fait, fais-le donc. »

Cet effet d’entraînement social pourrait de plus avoir un effet sur la disparité de consommation hors prescription entre les sexes. En effet, au sein de la population pédopsychiatrique, il y a un pourcentage plus élevé de garçons que de filles qui sont diagnostiqués avec un TDA/H et qui prennent des psychostimulants comme traitement. Ainsi, cette psychiatrie se transmettant aux adultes, Dr. Proulx peut voir comment l’effet d’entraînement peut différer entre les sexes.

Selon lui, on peut observer que la société d’aujourd’hui met grandement l’accent sur la performance, ce qui a directement un impact sur les étudiant.e.s. « C’est rendu qu’il faut performer dans les CPE aussi, », dit-il en riant, « puis après ça il faut performer au primaire, au secondaire bien entendu, et ça continue jusqu’à l’université. On est une société qui demande énormément. La somme des connaissances grandit, ça n’arrête jamais. On en demande énormément, et la charge mentale des étudiant.e.s a certainement augmenté, et il y a une compétition dans tout ça. » On pourrait donc lier la consommation de psychostimulants hors-prescription à une plus grande anxiété de performance, et, dans certains cas, à un sous-développement des mécanismes d’adaptation nécessaires pour faire face à ces défis.

Toutefois, l’aide que ces psychostimulants apportent à ceux qui le consomment sans en avoir le besoin est, selon le Dr. Proulx, le fruit de uniquement la perception de ceux-ci, et ne leur apporte en fait aucun avantage compétitif qu’un autre élève ne pourrait pas avoir en buvant une boisson énergétique.

Il termine notre entrevue par un plaidoyer pour le développement personnel indépendant de la consommation : « Quand on a tout ce qui faut pour être capable de réfléchir, quand physiologiquement et psychologiquement on a tout ce qu’il faut, il faut utiliser des moyens d’adaptation pour être capable de passer au travers de l’épreuve d’étude. On a un besoin d’altérer notre état mental pour être capable de réussir une tâche, ou pour être capable d’être soi-même, ou pour être capable d’aller dans une fête, avoir du plaisir et rencontrer des gens. La notion d’altération de l’état mental est une question importante à laquelle on devrait porter beaucoup plus attention. Certaines personnes se lèvent le matin et ont absolument besoin de stimulants pour fonctionner. D’autres se lèvent et ont besoin de cannabis. Ça devient une habitude, ça devient un mode de vie. Et ça, ça me fait réagir sur une base médicale. »


 

 

 

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