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Médias et société

 

Si vous lisez ces lignes, c’est que le journalisme vous interpelle. Que ce soit pour recueillir de l’information sur l’actualité facultaire, lire une critique d’art ou vous faire une idée sur un quelconque enjeu, vous reconnaissez tacitement ce que le Pigeon Dissident vous apporte du simple fait de le feuilleter, de le lire. C’est le travail documentaire, intellectuel et réfléchi des différents auteurs et autrices pigistes du Pigeon, ainsi que la logistique et la ligne éditoriale construites et peaufinées par l’exécutif qui vous permettent de tirer d’un présentoir ce journal vieux de 45 ans. La banalité et la rapidité puériles de ce geste tiennent d’un contraste éclatant avec le travail qui se cache derrière chaque édition du Pigeon Dissident. 

 

Sortons des murs facultaires et considérons ce qui en est du monde journalistique actuel, au Québec. 

En août 2019, le Groupe Capitales Médias (Le Soleil, La Tribune, Le Droit, etc.), qui regroupe la moitié des quotidiens de langue française au Québec, s’est placé à l’abri de ses créanciers et a entrepris les procédures de faillite permises par la Loi sur la faillite et l’insolvabilité. La Presse, quotidien du Grand Montréal, aurait sollicité l’aide du gouvernement (ou « quémandé », pour reprendre les mots de Pierre-Karl Péladeau). À cela s’ajoute la situation du Devoir, qui doit composer principalement avec les dons, les abonnements et les revenus publicitaires comme unique source de revenus. C’est ce qui fait dire au directeur du quotidien, Brian Myles, que « l’équilibre est précaire ». Ce bref topo dresse un portrait amer et contrariant de l’industrie des médias dits « traditionnels ».   

 

Le déclencheur de cet état de fait est facile à cibler; il porte pour cause les GAFAM, ces géants du Web qui se font de plus en plus présents dans la vie de chacun et chacune. Dans le lot se trouvent Facebook et Google, les deux principaux rivaux des médias traditionnels.  

 

Facebook est devenu une plateforme holistique, quasi existentielle, dans laquelle on partage souvenirs de vacances, projets personnels, et sur laquelle on s’informe, on se politise. Considérant que cette interface web possède beaucoup plus d’abonnés que La Presse ou Le Devoir, il est alléchant et très profitable pour les entreprises d’apposer leurs publicités sur les plateformes web plutôt que par l’entremise des journaux. D’autant que les lecteurs et lectrices s’informent et fondent leur opinion en passant de plus en plus par Facebook et cie; la « consommation » de l’information tient plus des réseaux sociaux que des journaux eux-mêmes. C’est ainsi que l’argent des placements publicitaires, source de revenus considérable, court vers des plateformes qui, en elles-mêmes, ne partagent aucune information, ne rédigent et n’analysent pas l’actualité d’un œil critique. 

 

À cette migration des revenus publicitaires vers les réseaux sociaux et autres plateformes web s’ajoute la notion d’algorithmes. Ces opérateurs informatiques permettent d’effectuer de la publicité « ciblée », laquelle se réfère aux préférences et au « profil web » de chaque personne pour la bombarder d’annonces « typées » qui lui sont directement adressées. Les médias traditionnels n’ont pas cet atout lucratif. On en vient donc à ce constat simple, mais tout aussi choquant : les journaux, avec leurs lignes éditoriales, les journalistes, les chroniqueurs et chroniqueuses et autres, créent un contenu, filtrent l’information, y apposent une analyse critique et imposent un contenu éditorial varié et coloré. En échange de ce travail, leur rémunération n’est pas à la hauteur de la qualité de leur travail. Les plateformes web, par l’entreprise d’opérateurs informatiques que sont les algorithmes, créent une ligne éditoriale qui entretient le lecteur et la lectrice dans ses propres opinions, ses propres croyances. Aucune création de contenu n’est faite. Mais le profit, lui, ne fait pas défaut.

 

Sammy Ketz, un journaliste de renom de l’Agence France-Presse, reconnait que « Facebook et Google n’emploient aucun journaliste et ne produisent aucun contenu éditorial, mais ils se rémunèrent par la publicité associée au contenu que les journalistes produisent ».

 

Encore d’ajouter, en Don Quichotte du journalisme : « Ils siphonnent systématiquement près de 80 % des revenus publicitaires sur Internet et, contrairement à ce qu’ils disent, payer quelques centaines de millions de dollars aux producteurs ne signera pas leur arrêt de mort. » Ces entreprises enregistrent des profits nets allant jusqu’à 16 milliards de dollars. 

 

Où est-ce que l’État doit se positionner face à cette problématique ? Dans l’ère du corporatisme effréné et de la restructuration organisationnelle d’entreprises qui tendent vers l’unification, il y a lieu de s’inquiéter et, nécessairement, de se questionner. 

 

La diversité des sources médiatiques est essentielle, pour ne pas dire obligatoire. La présence de journaux d’obédiences idéologiques diverses, avec des chroniqueuses et chroniqueurs touchant à des sujets de toute nature, est le corollaire d’une société critique et informée, d’une société allumée. 

 

Il est vrai qu’une subvention publique de l’État aux médias peut s’assimiler à une ingérence inopportune des pouvoirs publics dans un domaine qui se veut indépendant et séparé de l’État. La presse publique, en effet, fait office de contre-pouvoir contre l’État. Cependant, l’État ne s’arroge pas l’exclusivité de la propagande. Desmarais père en fait foi, lui qui expliquait sa volonté d’acheter le quotidien Le Soleil pour calmer l’agitation progressiste (ou socialiste pour reprendre ses termes) des souverainistes.

 

Ici se situe donc l’impasse de la presse libre menacée dans sa diversité, son indépendance et son lectorat. Un geste digne s’impose : l’État devrait faire montre de sagacité et prendre action, lui seul pouvant s’ériger dans la protection du bien commun. Confronter les géants du Web à une taxe sur leurs revenus et injecter les retours de celle-ci dans les médias n’est pas une hardiesse propre aux États autoritaires. L’État est très bien capable d’administrer un contre-pouvoir impartial, le système judiciaire. En quoi serait-il incapable de le faire avec le journalisme ?

 

 « Il n'y a de liberté pour personne s'il n'y en a pas pour celui qui pense autrement » ou il n’y a pas de liberté collective s’il n’y en a pas pour la diversité d’idées. Ces paroles de Rosa Luxembourg, grande économiste du 19ème siècle, sont à propos. 

 

Bonne lecture du Pigeon, appréciez-en le travail, le temps et l’ardeur mis derrière. Il en va d’une liberté collective, autant facultaire que sociétale, envers laquelle la considération s’impose. 

 

 

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