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L’art de la résistance - Plaidoyer en faveur de l’incertitude et du doute Volet II

05/11/2019

 

Les conférenciers défilent comme s’égrènent les minutes et chacun d’eux laisse en sillage une pléthore de noms que je fais semblant de savoir orthographier. Nozick, Hayeck et tous ces autres joyeux lurons et grands théoriciens qui, avant ce moment, étaient pour moi d’illustres inconnus. Je suis en chute libre. Novice en territoire étranger quelque part au 12e étage de l’Université Concordia.

 

L’exercice par les temps qui règnent relève de l’impérative nécessité. Assise dans un séminaire d’études libérales, je vis donc, à ma façon, l’art de la résistance. Face à ce que Finchelstein appelait la « dictature de l’urgence », c’est ma façon de me battre. Car ce que j’abhorre le plus de ce régime, c’est la vulnérabilité à laquelle il nous réduit. En raison de l’accélération des secondes, mais aussi par complaisance, nous nous contentons d’une information fragmentaire et dénuée de substance. Dans cette tyrannie de l’instantanéité, nos êtres en quête de repères sont sur l’emprise de faits à véracité relative.

 

Le constat est amer, mais bien connu : nous sommes dans une ère de bien-pensance et d’autocensure. Résultat ? Dans un double mouvement, à priori paradoxal, d’une part, l’arène publique traditionnelle voit s’affronter les colosses habituels de la pensée monolithique. D’autre part, nulle époque n’a vu l’émergence d’autant de forums parallèles propice à l’expression d’une pensée individuelle. À l’ère du numérique, un journalisme pluriel revendique sa singularité et notre paysage médiatique se transforme à l’aune d’une parole se voulant décomplexée.

 

Les manières de se réapproprier l’espace public ne se comptent plus. Podcasts, influenceurs et Facebook « live » sont plusieurs manières de prendre part au narratif médiatique d’autant plus que ces nouvelles avenues médiatiques connaissent une fulgurante et lucrative croissance aux États-Unis et en outre-Atlantique.  

 

Selon Henry Jenkins, professeur au MIT, ces cultures numériques expressives « à l’intersection de différents médias et technologies, industries et consommateurs encouragent une nouvelle culture participante en donnant les moyens aux gens et des outils pour archiver, annoter, s’approprier et diffuser du contenu ». 

 

Mais, sans rien enlever à la légitimé d’une parole qui se libère et dont l’accès se démocratise peu à peu, le fléau reste le même. On parle peut-être plus, mais on ne parle pas nécessairement mieux. Si, dans les forums principaux, les chambres à échos sont omniprésentes, les forums parallèles sont aussi cantonnés dans cette dynamique mortifère. 

 

Tout dernièrement, à contre-courant de cette tendance, le magazine Urbania a donné une tribune à Éric Duhaime ce qui a soulevé l’ire et le courroux de plusieurs. Pour ma part, je ne crois pas être en accord avec la vindicte populaire. Chomsky disait qu’être en faveur de la liberté d’expression c’est précisément être en faveur de celle-ci pour les idées qui nous dérangent. Même lorsqu’elle est chargée de l’assentiment d’une majorité silencieuse (imaginaire ou réelle). Même lorsqu’elle se base sur des faits alternatifs. Même lorsqu’elle est insensible. Je n’ai pas peur de la parole. Là où il y a expression, il y a catharsis. C’est l’intangibilité du silence qui m’effraie. Ce que je déplore dans nos universités, dans les lectures obligatoires à la Faculté de droit, dans nos médias et notre journalisme, c’est le manque de contradiction des idées. Le manque d’approfondissement des débats. Le manque de joute intellectuelle. Si vous voulez prendre à défaut votre interlocuteur, ne lui niez pas le droit de s’exprimer, il se transformera en martyr ; écoutez d’abord, et soyez ensuite plus rigoureux que lui.

 

Quant à moi, l’art de la résistance, donc, c’est essentiellement à l’esprit défendant protéger un équilibre instable. C’est être abonné à Jordan Peterson et Ben Shapiro ainsi qu’à la page tout le hood en parle. C’est écouter Kain et Belo ; Audioslave et Chopin ; Builka et Papa Roach ; Samuel Robuste et Yves Montreux ; Cabrel et Mac Miller.

 

L’art de la résistance c’est prendre le droit de ne pas savoir ; le droit d’être incertain. C’est être viscéralement contre le Projet de loi 21, mais tenter chaque jour de comprendre l’insécurité qui gangrène d’une maNorité qui craint de mourir. C’est refuser la polarisation à l’extrême. L’identité de groupe et le réflexe sécuritaire. 

 

Enfin, l’art de la résistance, c’est moi qui puise dans les mots de Tolstoï le souffle à donner aux miens : c’est résister toujours, au désir initial de fuir les idées qui nous choque, c’est nous approcher, le plus que nous pouvons, et laisser nos esprits apprivoiser ce qui est étranger à nous-mêmes.

 

 

1 Françoise LAUGÉE, Le podcast média-natif des nouveaux usagers, La revue européenne des médias et du numérique, Automne 2018.

 2 Convergence and Divergence : Two Parts of the Same Process » disponible sur le blogue de Henry Jenkins, au http:www.henryjenkins.org/ 2006/06/convergence_and_divergence_two.html 

 Céline GOFFARD, « Le podcast, un média transgressif ? », disponible au : https://media-animation.be/Le-podcast-un-media-transgressif.html

 

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