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Une acquisition légale est-elle une acquisition éthique ? Momies égyptiennes au MBAM et la déontologie du British Museum

05/11/2019

 

Que ce soit Elizabeth Taylor en Cléopâtre blanchie, des manèges-thème Tutankhanem ou la bande dessinée Tintin et les Cigares du Pharaon, les effets de l’Égyptomanie ne sont pas difficiles à identifier. Cette fascination de la part de l’Europe occidentale pour l’image caricaturée de la vie égyptienne date des 18e  et 19e  siècles, avec la campagne d’Égypte menée par Napoléon. Ce dernier était accompagné par une « Commission des sciences et des arts », engendrant ainsi la rédaction d’un recueil relatant leurs découvertes pendant le voyage, intitulé Mémoires sur l’Égypte.

 

Après ceci, le monde académique a commencé à constater que les sous-sols d’Égypte cachaient les secrets de traditions inconnus, le dictionnaire d’une langue antique, et des merveilles artisanales qui allaient faire évoluer drastiquement le domaine de l’anthropologie. En parallèle, au niveau culturel, il fut conclu que les  richesses tangibles, différents de tout ce que présentait la réalité contemporaine, pouvaient maintenant être acquises. Le musée, soit le lien entre ces deux sphères d’influence, était alors indispensable à la culture de l’époque.

 

De nos jours, le rôle du musée a évolué. Tout récemment, en fin-septembre 2019, l’ICOM (le Conseil international des musées,  un organisme partenaire à l’UNESCO fondé pour améliorer les liens du monde artistique dans l’après-guerre) a changé la définition même du mot :

 

« Les musées sont des lieux de démocratisation inclusifs et polyphoniques, dédiés au dialogue critique sur les passés et les futurs. Reconnaissants et abordant les conflits et les défis du présent, ils sont les dépositaires d’artefacts et de spécimens pour la société. Ils sauvegardent des mémoires diverses pour les générations futures et garantissent l’égalité des droits et l’égalité d’accès au patrimoine pour tous les peuples. »

 

Tout visiteur au Musée des beaux-arts de Montréal à l’automne 2019 a bel et bien eu l’opportunité d’observer ces valeurs mises en évidence à travers l’exposition Momies égyptiennes. L’exposition, empruntée au British Museum, permettait d’explorer la momification et ses techniques, les croyances et les religions, la santé et l’alimentation, la vie en famille, et la diversité culturelle de l’Égypte antique.

 

Au centre de l’exposition se trouvaient six corps momifiés. L’histoire de chaque momie était expliquée à travers la tomographie axiale en faisant ainsi recours à la technologie moderne pour mieux comprendre le passé. En collaboration avec plusieurs programmes éducatifs, le but de l’exposition, alors, consistait en l’apprentissage de la culture égyptienne et de l’évolution de leurs rites funéraires.

Le musée a pris soin de spécifier leur adhérence au code d’éthique de l’ICOM à travers la procédure de l’exposé. Ce code éthique d’une quarantaine de pages possède des articles à propos de l’acquisition, du soin, de l’exposition et du démontage des possessions d’un musée. Mais, malgré le respect incorporé dans son montage, l’observant de l’art pouvait se trouver dans une situation embarrassante. Ce dernier, en réalité, se promenait parmi les corps et artefacts religieux arrachés à leurs lieux d’origine et transplantés au sein d’une institution à la fois culturellement distincte et impérialement oppressive. 

 

Au sujet de l’appropriation des objets culturels, le code exige une certaine diligence de la part du musée, spécifiant que « tous les efforts doivent être faits pour s’assurer qu’ils n’ont pas été illégalement acquis dans (ou exporté illicitement de) son pays d’origine ». Ainsi, si la provenance d’un objet n’est pas légale, alors son appropriation n’est pas éthique.

 

Mais, si les circonstances de l’acquisition étaient légales due à l’absence de  contraintes d’un temps moins régulé, son acquisition demeure-t-elle une action éthique ? Par conséquent, est-il moral d’exhiber un objet en proclamant le respect de son sujet si sa manière d’appropriation n’était pas conforme aux exigences de légalité contemporaines ?

           

La pratique de l’archéologie en Égypte a commencé au 18e siècle. Les tensions nationalistes et impérialistes qui dominaient le pays (notamment entre les pouvoirs de la Grande-Bretagne et de la France) ont mené à l’exportation aisée de grands morceaux d’histoire égyptienne. Malgré les efforts déployés par le Khédive Méhémet Ali, entre autres par le biais de la rédaction d’un décret en 1835 pour s’assurer que toute antiquité résultant de l’excavation soit placée dans un musée égyptien, l’enlèvement d’artefacts continuait.

 

Le premier permis officiel, concernant l’excavation responsable et la conservation des sous-sols de l’Égypte, fut émis en 1882 par l’EEF (fond d’exploration de l’Égypte). Ceci constituait la première tentative de réglementation de l’influx d’aquisations des artéfacts par les musées européens. Théoriquement, l’organisation anglaise était fondée sur le principe que « par la loi de l’Égypte, aucune antiquité peut être enlevée du pays » 4. Bref, les archéologues de la Grande-Bretagne pouvaient venir travailler en Égypte à conditique que les objets découverts appartiennent au Musée de Boulaq. Par contre, en pratique, beaucoup de trouvailles étaient jugées inutiles pour le musée au moment de leur découverte, avant même que le Musée soit informé de leur existence. Cela signifie que, si le sujet d’intérêt du projet archéologique en question correspondait aux éléments de cuisine, les grandes œuvres d’art dénichées en même temps (à potentielle grande valeur) étaient, très souvent, silencieusement exportées. Ces décisions étaient, par convention, à la guise de celui qui menait l’excavation.

 

Éventuellement, un système de partage fut négocié, selon lequel le Musée avait le choix de rejeter certains objets avant qu’ils soient envoyés aux collectionnaires occidentaux. S’intéressant peu à la valeur des objets disponibles, les musées occidentaux cherchaient à agrandir leur collection de curiosités égyptiennes. Par contre, il est à noter qu’à ce moment de l’histoire, le musée égyptien était géré par un Français—ce dernier décidait l’avenir d’objets culturellement égyptiens.

 

En recherchant l’histoire de l’EEF, il est possible de constater qu’un « objectif » de l’organisme a été ajouté après 1883, soit l’année où le « partage »  leur a permis d’exporter des milliers d’artefacts en Grande-Bretagne. Le voici :

 

« (C.) Constituer, entretenir et exposer des collections d’antiquités et autres objets relatifs à l’un des objets de la Société ou se rapportant à ceux-ci, ou présenter ces antiquités ou objets à tout organisme public, université, école, etc. bibliothèque, ou d’autres institutions similaires. »

 

En modifiant la mission de leur organisation pour faire place à la diffusion  de culture, l’EEF pouvait maintenant s’enrichir. Des musées commencèrent à s’abonner à des dons réguliers, en échange de caisses d’artefacts (celles rejetées par les opérants des musées égyptiens). L’EEF devint essentiellement, un revendeur d’antiquités. On estime que 140 institutions ont acquis des artefacts égyptiens par moyen du EEF jusqu’à l’abolition de leur exportation en 1983.

 

Le British Museum fait des efforts, de nos jours, pour lutter contre le vol de vestiges. Il fait ceci en s’appuyant sur une convention rédigée en 1970 par l’UNESCO, laquelle cible cet enjeu particulier. Plus tôt cette année, ils ont même supervisé le retour de plus de 150 antiquités à l’Irak et l’Afghanistan, récupérées par des forces britanniques.Par contre, il ne faut pas oublier que le British Museum est aussi le détenteur actuel de la Pierre de Rosette, un objet dont l’Égypte souhaite rapatrier dans leur pays depuis des décennies. Cette dernière est non seulement une antiquité sans contexte archéologique, mais a été considérée comme un objet carrément volé par les soldats britanniques en 1801 après la défaite de Napoléon. Il semble, alors, que l’article de la convention interdisant « l’exportation de biens culturels résultant […] de l’occupation d’un pays par une puissance étrangère » s’applique, pour eux, quand bon leur semble.  Considérant le fait que le Musée refuse de rapatrier les objets qu’ils ont acquis dans une manière indiscutablement illégale, croyez-vous qu’ils considèreront l’éthique de leurs aquisations dont la légalité tombe dans une zone grise ?

 

 

 

«Museum Definition. » ICOM, L'ICOM, https://icom.museum/en/activities/standards-guidelines/museum-definition/. Consulté le 21 octobre 2019.

 

«Salle De Presse» Musée Des beaux-arts De Montréal, https://www.mbam.qc.ca/salle-de-presse/. Consulté le 28 octobre 2019.

 

 

 Taylor, John. “The Collection of Egyptian Mummies in the British Museum.” Regarding the Dead: Human Remains in the British Museum, edited by Alexandra Fletcher et al., The Trustees of The British Museum, 2014, pp. 103–115.

https://www.britishmuseum.org/PDF/Regarding-the-Dead-Chapter-9_02102015.pdf. Consulté le 22 octobre 2019.

 

Stevenson, Alice. “Egyptian Archaeology and the Museum.” Oxford Handbooks, 15 June 2017, www.oxfordhandbooks.com/view/10.1093/oxfordhb/9780199935413.001.0001/oxfordhb-9780199935413-e-25. Consulté le 21 octobre 2019.

 

«Artefacts of Excavation»  Egypt Exploration Fund (EEF) | Artefacts of Excavation, http://egyptartefacts.griffith.ox.ac.uk/resources/egypt-exploration-fund-eef. Consulté le 21 octobre 2019.

 

Rea, Naomi. «The British Museum Is Helping to Return Hundreds of Looted Ancient Artifacts to Museums in Iraq and Afghanistan. » Artnet News, Artnet News, 9 July 2019, https://news.artnet.com/art-world/british-museum-afghanistan-iraq-artifacts-1595683. Consulté le 21 octobre 2019.

 

Je porte votre attention sur l’article 6.3 du Code de Déontologie de l’ICOM :

« Restitution de biens culturels : Si une nation ou une communauté d’origine demande la restitution d’un objet ou spécimen qui s’avère avoir été exporté ou transféré en violation des principes des conventions internationales et nationales, et qu’il s’avère faire partie du patrimoine culturel ou naturel de ce pays ou de cette

communauté, le musée concerné doit, s’il en a la possibilité légale, prendre rapidement les mesures nécessaires pour favoriser son retour. »

 

«Convention Concernant Les Mesures Prendre Pour Interdire Et Empêcher L'importation, L'exportation Et Le Transfert De Propriété Illicite Des Biens Culturels.»  UNESCO, http://portal.unesco.org/fr/ev.php-URL_ID=13039&URL_DO=DO_TOPIC&URL_SECTION=201.html. Consulté le 28 octobre 2019.

9 Telegraph Foreign Staff. «Egyptian Museum Calls for Rosetta Stone to Be Returned from UK after 200 Years». The Telegraph, Telegraph Media Group, 6 Nov. 2018, https://www.telegraph.co.uk/news/2018/11/06/egyptian-museum-calls-rosetta-stone-returned-uk-200-years/. Consulté le 21 octobre 2019.

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