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Merci de prendre de la hauteur

08/10/2019

 

J'ai accompli mes études secondaires dans un collège privé pour filles de Montréal.

 

Autrement dit, j'ai passé cinq ans à écouter, lire, rédiger et produire des travaux divers sur des thématiques récurrentes. Analysons ensemble cette publicité datant des années 60 qui réduit très clairement la femme à un état d’objet en la limitant au rôle de reine du foyer. Réalisons maintenant avec dépit que les jeunes filles se tournent de plus en plus vers la chirurgie esthétique à cause de l'hypersexualisation des corps présentés dans les médias, nonobstant le fait que le quart de la classe fantasme sur ces mêmes opérations, et ce, jusqu'à ce que mort s'ensuive. Parce que dans des établissements où l'on forme les femmes de demain, selon les formules édulcorées utilisées dans les campagnes de communication, il faut se sensibiliser aux enjeux sociaux qui nous touchent directement.

 

Ne vous méprenez pas, je porte mon école dans mon cœur, mais je maintiens que ce n'est pas en nous exposant à la même série de questions parfaitement intuitives et à saveur pseudo-féministe que l'on remplit sa mission. Si on veut soulever ce sujet, autant le faire correctement et initier un véritable travail de fond, un travail critique basé sur quelques textes, principes et évènements fondateurs. Il y a tant de choses à faire sur la question, et des choses à véritable valeur intellectuelle, qui plus est.

 

Cela serait sans doute utile pour certaines de mes anciennes collègues de classe, toujours prêtes à déambuler avec des accessoires siglés du #feminist ou bien à traiter, moi ou d'autres, à la moindre occasion, de filles faciles. C'est beau, l'hypocrisie.

 

Certaines autres s'amusaient à citer, en prenant un air circonspect et inspiré, la citation qui sonne bien lorsque l'on parle féminisme, bien que n'ayant jamais touché à du Simone de Beauvoir. 

 

On ne naît pas femme, on le devient, dites-vous ?

 

Laissez-moi vous expliquer une chose qui vous échappe, de la même façon dont vous prétendez que le patriarcat vous mansplain bien des choses.

 

Ce n'est pas une phrase que l'on imprime sur des chandails ou des sacs réutilisables, une maxime acidulée érigeant le fait d'être femme au rang d'objectif suprême nécessitant un travail sur soi et le dépassement des limites de son individualité. Ce que de Beauvoir a voulu dire, en fait, bien que trop souvent incompris, c'est que la femme est un produit atypique élaboré par la civilisation. Sa thèse est la suivante : aucun destin, qu'il soit d'ordre physiologique, psychanalytique, psychique ou biologique ne prédestine la femme à devenir cette émanation de la société, à mi-chemin entre « le mâle et le castrat ».

 

Oui, Simone de Beauvoir ne mâche pas ses mots, mais contrairement à la croyance communément admise, les deux tomes du Deuxième sexe ne constituent pas un manifeste flamboyant ponctué de recommandations pressantes quant à l'égalité des genres. Il s'agit plutôt d'un essai technique et pointilleux qui retrace l'histoire des femmes en faisant confronter diverses perspectives et en soulevant une panoplie d'enjeux, le tout dans un registre quasi documentaire. Simone de Beauvoir embarque son public dans un voyage spatio-temporel aux côtés de Freud, Marx et Stendhal, avant de placer un doigt fébrile sur le moment où la femme a, pour ainsi dire, été condamnée à être femme. Surprise : il faut remonter jusqu'à la préhistoire. Alors que les tribus se sédentarisent, leur volonté d'expansion consigne doucement les femmes, moins utiles dans les activités d'envergure et les démonstrations de puissance, au poste de matrices, une occupation qu'elles ne quitteront pas de sitôt. Vous connaissez la suite.

 

Dans le second volet de son œuvre, de Beauvoir décrit avec rigueur chacun des stades de développement de la femme. Elle identifie encore une fois le moment critique ; cet instant où la destinée des genres diverge de façon, disons-le, totalement dramatique et irrévocable. De Beauvoir soutient que dans la prime enfance, le petit garçon et la petite fille sont piqués de la même curiosité, mus par la même spontanéité et en quête de plaisirs identiques. Or, rapidement, on oriente le garçon vers des jeux plus sérieux, on le gronde quand il fait des caprices. Les attentes sont bien plus basses avec la petite fille, qui peut continuer à jouer à la poupée en toute liberté. Elle est destinée à l'immanence, à la passivité, alors que le garçon est appelé à transcender la vie, à créer, à découvrir et à diriger. Névrosées, paniquées, amoureuses, les femmes cherchent alors frénétiquement à assurer une emprise sur un monde administré par leurs pères, maris et amants. Elles se réfugient dans l'onirique et l'immatériel, ou l'univers restreint du foyer, puis appréhendent leur corps comme un fardeau. Face au traumatisme causé par les premières menstruations, au caractère insipide des tâches ménagères et au don de soi que constitue la maternité, la femme ne peut s'empêcher d'être un accessoire, un bateau à la dérive dans un océan contrôlé par les hommes. Bref, « la femme s'est bornée à répéter la vie tandis que l'homme trouvait des raisons de vivre ».

 

Ironiquement, les hommes vouent un certain culte à la femme. Disons qu'ils sont à la fois traumatisés et émerveillés par cette créature qui leur échappe et qu'ils s'épuisent donc à bâillonner, à étouffer, à assourdir. À elle seule, la femme donne et englobe la vie, sa magie et son mystère. Face à elle, l'homme se souvient de sa naissance, puis des souillures ayant entraîné sa conception. Pour échapper à la honte cuisante d'être né, de ne pas avoir été conçu par induction comme les divinités, l'homme fait de la femme le prolongement même de sa transcendance. Il est fier quand son épouse porte une belle robe et vante ses qualités de bonne mère de famille : cela lui octroie, à lui, davantage de valeur.

 

Sans doute commencez-vous à trouver tout cela cynique ou ésotérique, voire désuet. Certes, le texte date de 1949, mais il n'en demeure pas moins essentiel. Essentiel, parce qu'il est inspirant. Inspirant parce qu'il permet de prendre du recul, de réaliser toutes les étapes franchies, et parce qu'on ne mène pas un combat sans connaître le fond des choses.

 

Pour de Beauvoir, lorsque l'égalité formelle sera atteinte et que les femmes disposeront de tous les moyens requis pour développer leur potentiel, il leur restera encore à faire le plus difficile. Il leur faudra devenir des individus tissant des liaisons enrichissantes interdépendantes avec les hommes au lieu de rapports de domination, des citoyennes qui vivent pour elles-mêmes et par elles-mêmes, de la façon dont elles l'entendent, au travers de diverses expériences. Cela prend du courage, assurément, et c'est grâce au courage de celles qui nous ont précédé que le chemin nous est ouvert aujourd'hui. Et je pense qu'elle est là, la clé du féminisme beauvoirien : cesser d'être femme au sens prescrit par la civilisation pour être simplement soi.

 

Il ne suffit donc pas d’adresser une pétition à l’endroit de la direction quand celle-ci réprimande une élève au soutien-gorge trop apparent, de chanter Balance ton quoi ou de parlementer durant des heures sur les aisselles non épilées d'une mannequin. Si Simone de Beauvoir a « longtemps hésité avant d'écrire un livre sur les femmes », comme elle l'annonce en incipit du Deuxième sexe, soit, rappelons-le, un livre de plus de 1000 pages, nous sommes capables de prendre de la hauteur sur le sujet et de ne pas plonger dans des débats futiles, ne serait-ce que par respect pour Olympe de Gouges, Virginia Woolf ou les signataires du manifeste des 343.

 

Si l'on doit retenir une chose de l'enseignement des pionnières féministes, c'est qu'il faut cesser d'imposer un destin, de prescrire un comportement ou un mode de vie, de brandir des fondements ayant pour finalité principale de disloquer les vieux paradigmes. En commercialisant ainsi le féminisme, on tombe dans la caricature. Cela, en plus d'être contre-productif, va à l'encontre des recommandations de Beauvoir et crée une sorte de climat anxiogène. J'aimerais pouvoir dire que moi, femme, suis contre la féminisation de la langue française, sans être perçue comme un traître ou une personne rétrograde : les prérogatives féministes n'écrasent pas toutes les autres et, nous l'avons vu, ce n'est plus dans la poursuite de l'égalité formelle que cela se joue. Il ne s'agit pas de chercher, résolument et activement, à ne pas être femme - au sens précisé plus haut - mais bien de développer, indépendamment des genres, son soi. 

 

Voilà donc, très concrètement, pourquoi je ne supporte plus qu'on invoque la désormais célèbre locution sois une femme forte et indépendante à chaque fois qu'une occasion se présente.

 

Je peux avoir mes moments de faiblesse. Pleurer toutes les larmes de mon corps parce qu'un homme me manque. Puis, tant qu'à vider mon sac, avoir le rose comme couleur préférée et me faire inviter au restaurant, et c'est très bien comme ça.

 

 

 

 

Source des citations

 

DE BEAUVOIR, Simone. Le Deuxième sexe I, Paris, Gallimard, 1986, 416 p.

 

DE BEAUVOIR, Simone. Le Deuxième sexe II, Paris, Gallimard, 1986, 656 p.

 

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