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Où sont les femmes itinérantes?

 

Cet hiver il a fait froid, je dirais même qu’il a fait frette. Par ailleurs, il y a une partie des Montréalais.es qui endurent le froid sans repos.

 

Je parle ici des personnes en situation d’itinérance, au nombre de plus de 3000 chaque nuit à Montréal [1]. Les refuges sont pleins; même avec les 80 nouveaux lits installés à l’ancien hôpital Royal Victoria [2], on ne répond pas aux besoins. En outre, le froid n’est pas la seule épreuve à laquelle les sans-abris doivent faire face. En effet, les itinérant.es sont, et ce toute l’année, stigmatisé.es, isolé.es et victimes de violences policières (contraventions, abus, insultes, déplacements ou menaces). Enfin, au sein de ce groupe, les femmes sont particulièrement vulnérables et leur situation est souvent voilée.

 

Avant de commencer mon propos, notons qu’il y a une proportion plus grande de femmes autochtones (40% des Inuits à Montréal sont des itinérant.es chroniques ou épisodiques [3]) ou de femmes immigrées chez les itinérantes. Celles-ci sont encore plus en posture de vulnérabilité.

 

Ainsi, on peut dire qu’on rend l’itinérance féminine invisible. En effet, on donne un visage masculin à cette situation, c’est l’image de « l’homme alcoolique dans la rue » qui prédomine encore dans l’imaginaire collectif. Aussi, on voit tout simplement moins de femmes dans la rue ou dans les refuges. Il y a plusieurs femmes qui vivent de l’itinérance cachée; elles sont chez des ami.es ou des proches temporairement, font du couchsurfing ou restent dans des lieux hors norme pour fuir la violence. Également, ces femmes ont tendance à cacher leur situation et certaines n’en parlent même pas à leurs proches. Ce ne sont pas des itinérantes visibles qui collent à l’archétype de la « clocharde ».

 

Cette situation est le constat du rapport Rendre visible l’itinérance au féminin [4], mené pendant deux ans partout dans la province par la chercheuse Céline Bellot, directrice de l’École de travail social de l’Université de Montréal. Le rapport dévoile aussi que plusieurs femmes itinérantes ont vécu des traumatismes comme des agressions physiques, psychologiques ou sexuelles dans le passé. Elles sont également susceptibles de vivre ces types d’agressions dans la rue, ce qui peut entraîner des chocs psychologiques ou contribuer à des problèmes de dépendances. Certaines auront en plus peur de fréquenter les centres d’accueil, par crainte de croiser leur agresseur.

 

Ensuite, plusieurs services pour les itinérant.es ne prennent pas en compte les besoins spécifiques des femmes. Par exemple, les centres ne sont pas adaptés pour la situation des femmes itinérantes enceintes. Aussi, on constate qu’on distribue dans ces organismes des seringues ou des condoms, mais rarement des tampons ou des serviettes hygiéniques. Pourtant, la précarité menstruelle est bien présente et plusieurs femmes sans-abri sont contraintes d’utiliser des moyens non hygiéniques pendant leurs règles.

 

De plus, il y a un flagrant manque de ressources pour ces femmes. En effet, seulement 160 des 1012 lits d’hébergement d’urgence en itinérance de Montréal sont dédiés aux femmes [5]. Si on doit saluer l’initiative de la mairesse Plante qui a octroyé un financement à l’organisme d’hébergement pour femmes La rue des femmes, il faut néanmoins reconnaître que de tels centres ont souvent de la difficulté à joindre les deux bouts. Notamment, à Québec, l’organisme L.U.N.E. a tout récemment menacé de fermer ses portes. Il faut ainsi des mesures à visées plus globales pour assurer la pérennité et le développement de tels centres.

 

En parallèle à ce manque de ressources, il faut souligner que les itinérantes subissent de l’exclusion en raison des nombreux préjugés sociaux à leur égard. On lie itinérance à toxicomanie ou encore à maladie mentale. Pourtant, cette situation peut résulter de la perte d’un emploi ou tout simplement d’un manque de ressources pour payer le loyer. Les itinérantes tombent alors dans une spirale d’instabilité résidentielle dont elles ne peuvent plus s’extraire. Ces stigmates liés à l’itinérance sont même véhiculés par des institutions de santé et de services sociaux. Ainsi, avant même le fait que leurs besoins essentiels ne soient pas comblés, ce qui marque ces femmes par-dessus tout, c’est l’atteinte à leur dignité et la déshumanisation qu’elles subissent.

 

Ainsi, je me demande, où sont les femmes itinérantes? Non pas physiquement, mais bien dans nos politiques publiques, où il faut que ces femmes soient considérées en premier plan et que l’on réponde à leurs besoins spécifiques. Montréal devrait à ce sujet suivre les pas de Toronto, qui offre maintenant des protections menstruelles gratuites pour les itinérantes. Enfin, parlons de cet enjeu, car trop longtemps la réalité des femmes itinérantes a été dissimulée.

 

Sources:

[1] Montréal compte environ 3000 itinérants, Jeanne Corriveau, Le Devoir, 8 juillet 2015.

[2] 80 lits temporaires pour les sans-abri à l'ancien hôpital Royal-Victoria, Ariane Lacoursière, La Presse, 17 janvier 2019.

[3] Introduction : Autochtones en situation d’itinérance à Montréal, La rédaction, Mouvement pour mettre fin à l’itinérance à Montréal, 14 janvier 2016.

[4] Le secrétariat à la condition féminine et les fonds de recherche du québec - société et culture (frqsc), Rendre visible l'itinérance au féminin, Montréal, 2016.

[5] Plus de lits réclamés pour les femmes itinérantes à Montréal, Zacharie Goudreault, Le Métro, 27 février 2017.

 

Crédits photo : https://journalmetro.com/wp-content/uploads/2015/12/a-itinc3a9rance-hm.jpg?w=860

 

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