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Le poème du Han et du Mandchou

À l’heure tardive où j’écris ces lignes, j’ai presque fini de lire le merveilleux livre d’Alain Peyrefitte L’empire immobile ou le choc des mondes. J’avais voulu le finir l’année passée avant d’embarquer dans l’avion pour faire l’échange en Chine, mais les trois maigres jours entre les finaux et mon départ m’en ont découragé. Il y a quelques semaines, j’ai retrouvé l’ouvrage et j’ai décidé de le commencer avec dix mois de retard.

 

Alain Peyrefitte, diplomate hors-pair, homme d’État et écrivain, a compilé et commenté les journaux, les archives et d’autres documents de l’ambassade McCartney de 1792 à 1794. George III du Royaume-Uni chargea en 1792 Lord George McCartney d’ouvrir des relations diplomatiques et commerciales avec l’Empire de Chine, pays de la Porte céleste. C’est la véritable première ambassade diplomatique d’un pays occidental à ce point documentée. Le passé teinte le présent, la Chine impériale du XVIIIème siècle, ses habitudes et ses vices sont translucides à travers la Chine du XXIème siècle. Quand le roi d’Angleterre désire traiter d’égal à égal avec l’Empereur, le grand Qianlong, fils du Ciel et souverain pour les dix mille ans à venir, le choc entre les deux civilisations résonne. Les murs rouges de la Salle de l’Harmonie suprême de la Cité interdite chuchotent toujours la rencontre entre l’Orient et l’Occident. Mais la Chine est isolée et imbue de sa soi-disant supériorité sur les barbares. Elle est et restera toujours l’Empire du milieu, le centre du monde civilisé, enfin, jusqu’à ce qu’on détrône le fils du Ciel.

 

Les dix mille nations tributaires de l’Empire

 

Lord McCartney et l’Empereur Qianlong n’ont pas la même vision des relations diplomatiques. Pour McCartney, l’homme des Lumières, elles se font sur un pied d’égalité entre pays souverains. Même si les Anglais considéraient leur pays comme le plus civilisé d’Europe, ils traitaient équitablement avec les autres nations. George III du Royaume-Uni est roi de sa patrie, il n’est pas un souverain universel. Le fils du Ciel, la divinité d’en Haut,  ne partage pas cette vision des choses. Tous ce qui n’est pas chinois est par définition barbare. Comment l’Empire du milieu dirigé par le fils du Ciel en personne pourrait-il traiter d’égal à égal avec une nation barbare? Toutes les autres contrées sont inférieures à la Chine, il n’y a pas de relations de réciprocité. L’Angleterre, comme tous les autres pays dont les Chinois ignoraient l’existence, ne sont que des tributaires du divin Empire. Jamais le grand Empereur ne pourrait traiter également avec un roi tributaire. Quand McCartney apporta des présents de la part de son roi à l’Empereur, la bureaucratie les qualifia de simples tributs. Le roi d’Angleterre, comme les tribus dépendantes de l’Empire, n’offre pas de présents, il honore le grand Empereur. Il est l’Empereur des dix mille ans à venir, après tout. Je me souviens d’un schéma d’un livre d’histoire démontrant plusieurs cercles emboîtés. Dans le premier, l’Empereur de Chine au centre de tout, la Chine l’encerclant. Le troisième cercle, c’est la Grande Muraille, repère historique entre les civilisés au Sud et les nomades au Nord. Au-delà du troisième cercle tout n’est que barbarie inférieure à la magnificence chinoise. Le dragon Qing est souverain de toutes les nations du monde, même si elles ne le savent pas encore. McCartney ne représente pas son roi, il représente son maître devant le maître suprême, le fils du Ciel mandaté par les Cieux. Les dix milles nations tributaires honorent la prospérité du trône impérial en apportant hommage et tribut.

 

Les soldats de l’Empire céleste

 

Lord George MacCartney partit de Portsmouth le 26 décembre avec 700 hommes et 3 navires de guerre, le Lion, l’Indostan et le Chacal pour Canton. La mission était avant tout diplomatique, mais il s’agissait d’impressionner les Chinois avec d’immenses bâtiments. Une fois à Canton, la population chinoise découvre avec stupeur ces mastodontes armés de canons jusqu’aux dents. La Chine de 1792 navigue toujours sur des jonques, frêles esquifs de bois. Ces embarcations sont utiles aux pêcheurs du fleuve Jaune, mais elles ne font pas le poids face aux trois-mâts britanniques. Pire que ça, presqu’aucune jonque n’est armée de canons. Les hommes de la marine britannique remarquent ce dépouillement naval dès les premiers instants. Un des officiers de l’expédition dira qu’une dizaine de navires de guerre de la Royal Navy suffiraient à couler l’entièreté de la flotte impériale. Ce militaire prédit ce qui allait se passer durant la première guerre de l’opium, une maigre flotte occidentale détruisant en quelques batailles la flotte de guerre de l’Empereur. Ces navires sont si démunis face aux grands vaisseaux britanniques que l’Indostan écrasera deux trois jonques par mégarde en entrant dans la rade de Canton. Pour les Chinois, la supériorité technique des barbares est inavouable. La Chine mille fois séculaire ne peut pas être dépassée par des barbares occidentaux. Une anecdote symptomatique de ce choc vécu par les Chinois se matérialisa quand les mandarins, les grands fonctionnaires civils, durent monter sur les vaisseaux britanniques. Un des mandarins, le plus important, avait l’habitude d’aborder les navires en se faisant porter par ses serviteurs sur une planche de bambou disposée entre son navire et l’autre. Mais l’Indostan était bien trop massif et élevé pour disposer une planche entre le pont du navire britannique et la jonque du mandarin. Le fonctionnaire, vexé de ne pas pouvoir faire son entrée triomphale sur l’Indostan à cause de l’infériorité des navires chinois, préféra retrouver McCartney à terre. Plus d’une fois durant l’ambassade, quelques mandarins éclairés conseillèrent à l’Empereur de ménager les Anglais. Que se passerait-il si, rebutés, les Anglais décidaient de bombarder les villes et les navires chinois avec leurs canons? Ou encore si Londres décidait d’envoyer d’autres navires de guerre encore plus grands et avec plus de canons? La confiance aveugle des serviteurs de l’État chinois et même de l’Empereur envers la supériorité universelle de la Chine ne résiste pas à l’épreuve des faits. La réalité est qu’entre 1492 et 1792, la Chine avait régressé dans la technologie navale, quand les puissances européennes partirent à la conquête du monde. Les Chinois apprendront à leurs dépens la supériorité navale occidentale quand leurs jonques joncheront le fond de la Mer de Chine en 1846.

 

Ce qui est vrai pour la marine l’est aussi pour l’infanterie. Les Anglais débarquent en Chine avec leurs mousquets à silex et leurs baïonnettes. L’arc et la flèche sont toujours la base de l’armement terrestre chinois. Le pays qui a inventé la poudre à canon neuf cents ans auparavant équipe toujours ses soldats d’arcs et de flèches. Les Européens ont effectué la transition entre la flèche et la balle trois cents ans auparavant. Comme pour la marine, l’Empire immuable fait pâle figure face à l’infanterie européenne. Et une fois de plus, l’infériorité chinoise est inavouable. L’Empereur pouvait lever une armée de dizaines de milliers d’hommes en une seule soirée. Mais face à un armement moderne, les Chinois, pourraient-ils être des centaines de milliers, se disperseraient. D’un côté, un peuple ayant utilisé la poudre noire pour faire des feux d’artifices, de l’autre, un peuple qui développa des armes à partir de l’invention chinoise.

 

Voyage en Tartarie

 

Quand Lord McCartney arrive en Chine, aussi paradoxal soit-il, le pays n’est pas dirigé par des Chinois. Hier comme aujourd’hui, les Hans constituaient l’ethnie majoritaire de la Chine. Mais les Hans ne sont pas les seuls habitants de la Chine. Au nord, des Tartares de Mandchourie sèment la dévastation et répandent la terreur depuis des siècles par leurs incursions au Sud, pays des Hans. Les Chinois ont déjà connu l’humiliation d’une domination impériale étrangère par les Yuan mongols. Les envahisseurs mongols furent chassés et une nouvelle dynastie, celle-là bien chinoise, les Ming amenèrent prospérité et rayonnement à l’Empire. Mais dans les tourmentes internes et les manigances politiques, les tribus du Nord s’emparèrent de Beijing en 1644 et fondèrent une nouvelle dynastie, les Qing.

 

De 1644 à 1911, les Qing mandchous domineront la Chine. Les Tartares, comme les appela McCartney, sont féroces et martiaux. C’est ce qui explique comment un peuple de 300 000 âmes put dominer une masse amorphe de 300 millions de Hans pendant trois siècles. Dans la Chine de la fin du XVIIIème, les Chinois hans sont soumis à leurs maîtres mandchous. La bureaucratie céleste vaste et mandarinale est noyautée par les hauts fonctionnaires mandchous. La soumission quasi-totale des chinois envers l’Empereur et au trône impérial est une soumission indirecte aux étrangers tartares. Quand on honore l’Empereur, on honore aussi ces mandchous haïs profondément par la population. Les Hans doivent porter l’humiliante natte, comme une queue de cochon, sous peine de mort. La coupe de cette natte sera un symbole extrêmement puissant de l’émancipation chinoise lors de la révolution Xinhai, qui renversa la dynastie étrangère.  

 

En 1792, le constant avilissement des Hans n’est qu’interne puisqu’au moins face au monde, la Chine reste puissante et fière. À partir des années 1850, l’avilissement deviendra double. La patrie des Hans est dépecée à l’extérieure par les puissances étrangères occidentales qui s’y installent et élaborent leurs lois. À l’intérieur, la domination des anciens cavaliers de Tartarie sur les Hans demeure. C’est toute l’histoire du peuple chinois, courber l’échine, plier et encaisser la dureté des siècles sans jamais rompre.

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