La fois où j'aurais voulu

04/04/2019

 

 

« Autour de la table, je me confie aussi au sujet d’une tranche de ma vie. On me propose d'écrire sur le sujet, mais ça sera pour une prochaine fois. Continuez, donc [à] lire. »

 

J’ai écrit ceci dans mon premier texte pour les pages de ce journal. Ça m’a pris un an, pour revenir sur le sujet. Un an où j’ai appris à assumer, peu à peu, chacun des mots que j’écris dans ces pages. Ce n’est pas toujours facile, encore moins quand on écrit au « je ». Comme l’a déjà dit ma chère rédactrice en chef, « c’est en quelque sorte se mettre à nu et assumer chacun des mots qui sont couchés sur le papier.»

 

Ceci étant, et malgré l’hésitation, je ne pouvais pas finir l’année sans écrire sur ce sujet.

 

Été 2012, je visite pour la première fois une communauté autochtone au nord du Québec. Et aussi pour la première fois, je découvre une partie du Québec qui m’était inconnue. Une nouvelle culture, tout en restant sur le même territoire. En plein milieu de la nature, tout est captivant. C’est ressourçant.

 

Et puis, je tombe malade, j’ai de fortes crampes au niveau de l’abdomen. Dans la vie, je me considère être quelqu’un qui endure la douleur. Pas cette fois-ci. J’arrive à un point où cela n’est plus soutenable et je demande à mes amis de m’emmener consulter. On se rend à la clinique de la communauté. La douleur augmente, je ne peux plus la supporter.

 

Vous n’êtes pas sans le savoir, l’accès aux soins de santé pour les communautés autochtones est loin d’être optimal. Il n’y a pas de médecin sur place. On doit donc me transporter d’urgence en ambulance à la ville la plus proche.

 

La route de gravier pour s’y rendre est longue. Mais une amie m’accompagne lors du trajet. Sa voix rassurante, ses mots doux, sa main qui me serre fort, et bien sûr les médicaments, m’apaisent lors de ce trajet assez cahoteux.

 

On arrive à l’hôpital. Je crois que le pire est derrière moi, je suis soulagée.

 

On m’installe dans une civière. Vous n’êtes pas aussi sans le savoir, mais notre système de santé a grandement été négligé ces dernières années. Je n’ai d’autre choix que d’attendre. Attendre quelques heures, je peux le comprendre. Mais attendre dans un coin, seule, sans que personne ne daigne me parler ou me voir, je doute que c’est le manque de personnel ou d’espace qui motivent cette attente.

 

Les regards sur moi du personnel en service me déroutent. On me regarde différemment, d’une façon que je ne pourrais vous décrire. Quelques heures plus tard, enfin, je passe certains tests médicaux qui impliquent de rentrer dans mon intimité. On ne peut pas me dire ce que j’ai à ce moment, je suis dans l’incertitude. Je ne sais pas – et je ne saurais probablement jamais – si ces tests sont adéquats et nécessaires pour déceler la source de ma douleur physique. Par contre, ce que je sais, c’est que j’ai subi des tests dans un profond inconfort de mon intimité, dans un climat de condescendance et de rudesse.

 

Vous le savez aussi – ou sans doute vous l’avez déduit de par mon nom en tête de ce texte – je suis originaire d’un pays hispanophone, le Mexique pour être plus précise. Et ce n’est pas seulement mon nom qui me trahit, mais aussi mon teint basané, mes cheveux noirs et mon accent lorsque je prononce « les jeunes jouent sur la rue » (demandez-moi de vous le répéter la prochaine fois que l’on se voit, et vous comprendrez la difficulté de cette belle langue qu’est le français pour les hispanophones.)

 

Un autre de mes amis qui m’accompagne informe l’une des préposées à l’accueil que je suis Mexicaine. Et leur regard change. Dès mon arrivée à l’hôpital, dans l’ambulance d’une communauté autochtone, on a cru que j’étais Autochtone.

 

Je vous laisse tirer vos propres conclusions.

 

Moi, je dis racisme. C’est ce racisme systémique que les membres de minorités visibles vivent quotidiennement, incluant les Autochtones. Ce racisme silencieux, insidieux. Que l’on nie son existence, ou que l’on se force à ne pas le nommer, il existe.

 

En tant que femme issue d’une minorité visible vivant au Québec, je n’avais jamais vécu une telle situation, du moins aussi manifeste. Je la vis pour une première fois. Et je ne peux imaginer ce que les femmes autochtones vivent jour après jour.

 

À ce moment précis, j’ai détesté ma couleur de peau, mes yeux et mes cheveux noirs, mon apparence en général. Pourquoi ne suis-je pas blanche, tout serait plus facile, me disais-je. Aujourd’hui, je réalise que c’est aussi cette attitude qui fait perdurer cette discrimination.

 

Dans l’édition du mois de février, j’avais déjà écrit sur la situation des femmes autochtones. Je dénonce encore une fois la situation de celles-ci au Canada, alors que des centaines sont disparues ou ont été assassinées au cours des dernières années. Je dénonce l’inaction des gouvernements, tant provincial que fédéral. Je dénonce les gestes individuels à l’égard de ce groupe. Je dénonce notre passivité collective face aux discriminations qu’il subit.

 

En attendant le rapport officiel de la Commission Viens et ses recommandations quant aux services publics pour les Autochtones au Québec, j’exige de nos dirigeants qu’ils instaurent un climat de respect et de dignité pour tous les peuples.

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