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TutoDroit : malaise et incompréhension

21/03/2019

 

Comment TutoDroit, ce système à deux vitesses causant malaise et incompréhension au sein de la Faculté a-t-il pu faire autant de vagues à l’Université de Montréal ?

 

Tout d’abord, qu’est-ce que TutoDroit ? Il s’agit d’un service créé par un étudiant de la faculté. Ce service offre un système de pairage où un étudiant qui a excellé dans un domaine de droit octroie des séances de tutorat onéreuses à un autre étudiant cherchant à s’améliorer et à diversifier ses possibilités d’apprentissage. Son accueil en novembre dernier ne fut pas des plus facile, ni cordial et on peut d’ailleurs lire un article sur le sujet via le site de Droit-Inc [1].

 

Le malaise ne vient pas du service de tutorat en soi. En surface, il s’agit d’une idée géniale. Des élèves qui s’entraident pouvant potentiellement mener à une augmentation des comportements prosociaux à la Faculté et une amélioration générale de la compréhension du droit des étudiants via une autre méthode d’apprentissage que nos « merveilleux » cours magistraux.

 

Ce tutorat serait complémentaire à d’autres services déjà existants. Depuis longtemps, des services d’entraide entre étudiants et de mentorat sont à la disposition de tous gratuitement, et ce, même hors faculté.

 

Le malaise est tout autre ; il vient de l’utilisation de l’université à titre de lieu de rencontre pour ce tutorat. En utilisant l’université comme levier pour ce type d’entreprise, on vient ébranler la quête identitaire de notre faculté.

 

Pour commencer, il faut connaître les objectifs initiaux de l’université, lors de sa constitution au XIIe siècle, bien que la forme telle qu’on la connaît s’est manifestée au XIXe siècle [2]. Elle a été pensée et organisée de manière à être autonome de l’extérieur, c’est-à-dire de la société et du marché [3]. C’était un espace où l’on cultivait le savoir et où l’on aiguisait la pensée critique, dans l’optique de faire avancer la société en propageant le savoir. Le savoir est synonyme de démocratie, de libération et de diminution des inégalités sociales.

 

L’université est d’abord et avant tout une institution indépendante au service du bien commun, un système modèle sur les autres organisations économiques de notre espace social [3]. Il s’agit de l’analyse qu’en fait Éric Martin, chercheur associé à l’IRIS (institut de recherche et d’informations socio-économiques).

 

TutoDroit vient se glisser entre le malaise institutionnel de la transformation de l’université, face aux poches de résistance voulant préserver l’intégrité initiale et la substance de l’institution. L’université est actuellement en transformation. On voit qu’une économie du savoir et un arrimage aux réalités du marché sont devenus une réalité banalisée à travers l’université. Elle se mondialise et elle s’adapte en voulant devenir plus compétitive. Afin de s’adapter, l’université doit se transformer. Elle le fait en se transformant de l’intérieur : en modifiant les critères d’évaluation des étudiants et des professeurs, la méthode d’enseignement, les modes de gestion et de financement et le traitement des étudiants maintenant « consommateurs » du « produit » universitaire. On peut même y voir une belle illustration : lors de nos choix de cours, nous cliquons sur nos cours afin de les mettre littéralement dans notre « panier de cours ». C’est d’ailleurs la direction prise par le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton : l’université est appelée à intensifier sa collaboration aux besoins des entreprises [4].

 

Bien que le créateur de TutoDroit avait un objectif noble qui s’inscrit parfaitement dans notre paradigme néolibéral actuel, il est venu ébranler la faculté. Ce service de tutorat a été créé en termes d’offre et de demande, en termes d’efficacité et de rentabilité. Le service aurait bien pu être dématérialisé ou dispensé hors des murs de l’université. L’université pourrait même instaurer un tel système gratuitement via divers programmes d’aide à la réussite. Un service de tutorat personnalisé entre étudiants, dépassant la relation de simple mentor, pour des cours spécifiques où les étudiants ont de la difficulté est en soi une excellente idée. Par contre, en demandant une forte somme d’argent en échange de ce service, on crée un système à deux vitesses au sein de la faculté. Notamment, les étudiants ayant une meilleure capacité financière seront plus avantagés. Le manque d’encadrement neutre laisse douter quant à l’efficacité et la qualité du service.

 

L’université est d’abord un environnement d’échange et de partage de connaissance. La « police morale » de l’institution a décidé de balayer l’idée de monnayer des services de tutorat privé à l’intérieur de ses murs. TutoDroit a été confronté à un problème qui le dépasse. TutoDroit symbolisait l’ouverture que pouvait avoir l’université face à l’entreprise privée.

 

Le débat est sur la table. On doit s’interroger sur le futur de nos institutions d’éducation supérieure et la place qu’on désire leur octroyer. Le choix est le suivant : voulons-nous continuer à démocratiser le savoir dans l’ensemble de la société, ou laissons-nous l’université devenir un engrenage arrimé au marché néolibéral ? La question mérite d’être posée. Elle est d’autant plus d’actualité depuis les dernières années, notamment avec la hausse des frais de scolarité lors du printemps 2012 et l’augmentation des problèmes de santé mentale liés à l’anxiété de performance au sein même de l’université.

 

Références :

  1. Un programme de tutorat en droit secoue l’UdeM, Éric Martel, le Droit-Inc, 1er janvier 2019, http://www.droit-inc.com/article23946-Un-programme-de-tutorat-en-droit-secoue-l-UdeM

  2. Denman, B. (2005). Comment définir l'université du XXIe siècle ?. Politiques et gestion de l'enseignement supérieur, no 17(2), 9-28. https://www.cairn.info/revue-politiques-et-gestion-de-l-enseignement-superieur-2005-2-page-9.htm.

  3. L’université globalisée : transformations institutionnelles et internationalisation de l’enseignement supérieur, Éric Martin Chercheur-associé à l’IRIS. https://cdn.iris-recherche.qc.ca/uploads/publication/file/L_universite__globalise_e_WEB.pdf

  4. Économie du savoir – l’université n’est pas une entreprise – Eric Martin et Maxime Ouellet, Idée, Le Devoir, 26 octobre 2011 https://www.ledevoir.com/opinion/idees/334522/economie-du-savoir-l-universite-n-est-pas-une-entreprise

 

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