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La décroissance comme alternative à la panacée prétendue du développement durable

 

Dès qu’une politique traite de « développement durable », un conditionnement à la Pavlov semble s’enclencher. Nous avons, en tant qu’individus et en tant que sociétés, intériorisé une perception positive et une légitimité dévouée à ce courant qui occupe une place assise dans notre idéologie et notre échiquier politique depuis les dernières décennies.

 

Mais quand on compare les idéaux théoriques véhiculés à travers les accords, les lois et les règlements, au rythme auquel la planète décroit, on s’aperçoit qu’ils ne satisfont pas. Comment expliquer les failles du développement durable? S’expliquent-elles par un manque d’ambition ou plutôt un déni généralisé tel un mécanisme de défense que l’on aurait collectivement adopté pour pallier à l’anxiété devant l’immensité de la crise climatique et les enjeux qui en découle? Quels autres paradigmes possibles pourraient être appliqués par nos gouvernements? Comme on entend de plus en plus parler de décroissance, les prochaines lignes permettront de se questionner sur les fondements théoriques du développement durable, et de la décroissance en tant qu’alternative.

 

Les fondements du développement durable

 

Au 20e siècle, le concept de développement durable, soit « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs [1]», est introduit dans les rapports sur « La Stratégie Mondiale pour la Conservation » (1980) et dans le rapport Brundtland « Notre avenir à tous » (1987) par le World Wildlife Fund, l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature et le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement.  

 

C’est dans un contexte de dénonciation d’enjeux tels que la pollution, la déforestation, la désertification et le réchauffement climatique que les populations commencent à considérer le développement économique et politique autour d’une certaine considération pour l’environnement. Cependant, ce concept ne s’attarde pas encore de façon explicite aux fondements, au bien-fondé ou aux conséquences de nos actions sur les êtres humains. On adopte une approche simpliste et plutôt erronée en conceptualisant l’environnement comme quelque chose d’inerte et de détaché de la vie des individus, tout en instituant nos politiques conformément à cette idée.

 

D’abord, il faut admettre que la gestion viable et raisonnable de l’environnement est aussi une question de justice et de droits humains. En effet, tous les phénomènes causés par la nature peuvent ultimement contrevenir à la jouissance de garanties fondamentales telles que le droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne, selon la manière dont on se gouverne politiquement et juridiquement. Ce n’est pas tout le monde qui a un accès raisonnable ou facile aux ressources nécessaires pour l’exercice de ces droits.

 

C’est ainsi que même aujourd’hui, on traite dans le discours politique et populaire de l’extinction d’espèces, de bouleversement des écosystèmes, de famines et des réfugiés climatiques, sans réellement faire le lien avec les déversements toxiques, la pollution ou le réchauffement climatique. On traite les causes et les conséquences comme des choses distinctes les unes des autres. Pourtant, il faut mettre la vie des victimes en avant plan en politique, que ça soit dans la formulation ou dans l’objet en soulignant les finalités pour mettre en lumière le caractère d’urgence, si l’on veut agir et penser en conformité avec la réalité environnementale et sociale dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Les policy-makers, les politiciens et le législateur proposent encore peu souvent une construction de cette manière, ce qui banalise et rend impersonnel ces enjeux qui touchent pourtant la qualité de vie quotidienne, voire la survie des populations.  Nous avons personnifié la planète en tant qu’entité martyre de nos actions. Or, ce n’est pas les forêts, les océans ni la Terre qu’il faut sauver, mais bien toutes les formes de vies y vivant.

 

De plus, le fondement même du développement durable porte problème. Cette idéologie exige de continuer à développer, mais de prendre plus de précautions, de se réguler, de réglementer, de prendre conscience de. Or, ce n’est pas l’axe à adopter si on considère le rythme auquel les effets de nos actions de production et de consommation se manifestent depuis les deux derniers siècles dans l’ère de l’industrialisation et plus récemment, de la surconsommation. Le développement durable s’articule autour des idéaux capitalistes soit l’idée que nous avons besoin de consommer plus dans notre société néo-libérale basée sur le progrès, la croissance, sur l’abondance, synonyme de bien aisance et de succès. L’application de cette idéologie a augmenté la croissance économique, le pouvoir d’achat et donc le niveau de vie des pays développés et des pays en développement, soit. Or, elle ne constitue pas la panacée prétendue, si on considère les inégalités sociales accentuées par la mondialisation ou l’extinction d’espèces animales et végétales.

 

Le développement demande nécessairement une exploitation « durable » de ressources qui continue pourtant d’avoir les mêmes conséquences environnementales et sociales, mais seulement à un degré ralenti… Ainsi, plutôt qu’un atténuement idéologique soit ce que représente le développement durable, il faut un changement radical dans notre conception de la gestion environnementale et dans nos actions si l’on veut permettre à tous de vivre de façon viable nonobstant notre position géographique, notre capital ou notre ethnicité. Une de ces options à considérer serait la décroissance.

 

La décroissance comme alternative

 

La décroissance est une idéologie multidisciplinaire qui reconsidère la course à la croissance économique de nos sociétés, en reconnaissant qu’il y a des ressources naturelles terrestres limitées pour les besoins illimités des humains. Elle renie la course à la richesse des nations qui cherchent à augmenter leur PIB, peu importe les conséquences environnementales ou sociales, comme ce fut le cas depuis la moitié du 20e siècle.  Ce modèle se distingue du développement durable en proposant qu’il faut réduire plutôt que produire, pour que les humains et les espèces puissent vivre de façon soutenable, plutôt que de façon intempérée.    

 

Cette idéologie a pris une autorité plus concrète en 2008, lors de la première conférence internationale dédiée au mouvement, à Paris. Depuis, les évènements qui poussent à la réflexion de la décroissance se sont multipliés partout dans le monde, gagnant une reconnaissance évolutive : en 2018, trois conférences internationales ont eu lieu soit en Suède, au Mexique et en Belgique.

 

En revanche, l’application de la décroissance pose problème puisqu’elle demande un changement de culture, un bouleversement des fondements de nos sociétés. En effet, l’économie joue un rôle crucial dans les débats politiques, les gouvernements basant leur discours politiques sur le budget, le pouvoir d’achat, la croissance, la relancée économique etc. La décroissance s’oppose à ces bases, cette contestation touchant même les individus en tant que pions faisant tenir debout l’idéal économique capitaliste et en tant que (sur)consommateurs.  (Par exemple, elle se rattache au mouvement zéro déchet qui soutient l’idée de vivre et consommer de façon responsable, soit d’exercer le moins de pression possible sur l’environnement.) L’idéologie, en raison de ses apparences plutôt utopistes, fait plusieurs sceptiques. Ceux-ci ne croient pas que l’abandon de la croissance et d’une bonne qualité de vie soit nécessaire pour ralentir les conséquences environnementales. La recherche et la technologie pourront permettre de produire de façon verte et efficace qui n’aura plus d’effets nocifs sur l’environnement… donc pourquoi « régresser »? La réponse à ce contre-argument est que, simplement, nous n’avons pas le temps d’attendre que les progrès scientifiques et l’innovation nous sauvent de la crise climatique que nous avons créé.

 

Bref, le développement durable continue de nous faire concourir à notre perte en encourageant un changement peu drastique et peu adapté à notre contexte actuel. Cela peut être assimilé au fait que nous vivons dans une société capitaliste basée sur la consommation, le progrès et le développement. Une avenue intéressante qui supplée, à un certain degré, aux problèmes que pose le développement durable, est la décroissance qui donne une place prépondérante à l’environnement et propose des politiques plus conformes à notre réalité environnementale.  Le jour du dépassement, soit le jour auquel les humains ont épuisé toutes les ressources naturelles de la Terre qui seraient requises pour répondre à leurs besoins, était le 21 décembre en 1971, la première fois que ce calcul a été fait. Or, en 2018, le jour de dépassement était le 1er août. Alors qu’est-ce qu’on attend?


 

Référence :

[1] David BLANCHON, Sophie MOREAU et Yvette VEYRET, « Comprendre et construire la justice environnementale », Cairn, (2009), en ligne : <https://www.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2009-1-page-35.htm?contenu=resume>

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