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Le problème du féminisme privilégié

Durant la session d’automne, j’ai assisté à une conférence d’un grand cabinet donné à la faculté sur la conciliation travail-famille. De prime abord, cela semble une belle idée. En effet, il s’agit là d’un enjeu qui inquiète plusieurs étudiant.e.s de la faculté. Toutefois, certains propos dans cette conférence ont été hautement problématiques à mon sens et représentent un problème plus général et présent à la faculté de droit : le privilège.

 

Quand on s’intéresse au féminisme ou à tout autre enjeu concernant l’inclusion de personnes discriminées, la reconnaissance de nos privilèges est un point de départ essentiel afin de mieux comprendre les enjeux que toute autre personne vit. Par exemple, il est essentiel pour moi, femme blanche qui a la chance d’étudier en droit à l’Université de Montréal, de reconnaître ces privilèges afin de faire preuve d’ouverture face aux personnes qui n’ont pas les mêmes privilèges que moi. Cette démarche s’inscrit dans la volonté d’un féminisme dit « intersectionnel » qui prend en compte les différentes formes d’oppression de chacune et pas seulement le fait d’être une femme (pour plus d’informations à ce sujet, voir Sirma Bilge et Olivier Roy ainsi que Kimberli Crenshaw). Cette théorie a été développée aux États-Unis par des activistes faisant partie du mouvement « black feminism ». La couleur de la peau peut donc constituer l’une de ces discriminations, mais y sont également inclus les handicaps, l’âge ou encore la situation économique d’une personne. Cette dernière discrimination est bien souvent la grande oubliée du féminisme intersectionnel et mon article s’y intéressera particulièrement.

 

Venons-en maintenant aux faits! Lors de cette fameuse conférence, un élément m’a fait sursauter. Lorsque la conférencière parlait de la charge de travail d’un parent, déjà, elle ne parlait pas de ce que son cabinet faisait pour aider lesdits parents, mais bien des tactiques individuelles que ceux-ci devaient prendre afin de gérer leur emploi en plus de leurs tâches parentales. C’est sur l’une de ces tactiques que je veux revenir : la nounou. La conférencière mentionnait que, puisque nous allions faire beaucoup d’argent (!) en travaillant dans son cabinet, nous ne devions pas hésiter à faire appel à une « nanny » pour lui « faire faire tout ce que nous ne voulions pas faire. En plus, souvent c’est l’fun, elle apprend une nouvelle langue à votre enfant! » Il va sans dire que plusieurs problèmes sont présents dans ces phrases!

 

Tout d’abord, d’une façon générale, le report de la charge des parents à d’autres femmes fait partie de ce que j’appelle le féminisme privilégié : des personnes riches qui font faire toutes ces tâches jugées dégradantes par d’autres femmes, en situation économique précaire. Pas envie de laver les toilettes, de laver la vaisselle ou de changer les couches? Laisse faire la nounou. Parce que oui, il s’agit de femmes. On ne parle jamais de « nanny » masculin. Dans ce cas-ci, remarquez aussi comment le terme nanny, qui est féminin, englobe tout le travail traditionnellement attribué aux femmes. Les femmes sont automatiquement associées au travail de ce qu’on appelle l’industrie du « care ». Comme son nom l’indique, cette industrie englobe tout ce qui inclut le fait de prendre soin de quelqu’un ou de quelque chose. Ce n’est pas pour rien que ce sont les femmes qui sont associées à cette industrie : le discours naturaliste des derniers siècles a associé la fonction reproductrice de la femme à une capacité inhérente de prendre soin des gens. De là viennent tous les construits sociaux de l’instinct maternel et de la femme douce.

 

Ensuite, le deuxième problème, à mon avis encore plus grave, dans les propos de la conférencière était le report de cette charge sur des femmes immigrantes. En effet, il semble logique pour elle que la nounou vienne d’un autre pays et puisse ainsi apprendre une autre langue à nos enfants. On entre ici dans le féminisme intersectionnel dont je discutais plus tôt. Comme mentionné, la charge de nounou et les tâches qui y sont associées semblent dégradantes. Ainsi, qui de mieux pour les accomplir qu’une femme immigrante. Cela m’amène à l’enjeu de ces femmes qui espèrent pouvoir devenir citoyennes canadiennes en étant tout d’abord embauchées comme nounou par une famille canadienne. Saviez-vous que le Canada sponsorise justement ce genre de partenariat, notamment avec les Philippines? Ces femmes viennent donc ici et travaillent 6 jours sur 7 pour ces familles tout en vivant chez leurs employeurs. Certains argumenteront que ces femmes sont contentes de cette opportunité et qu’elles font la file dans leur pays pour pouvoir venir ici. Cette réponse est quant à moi la preuve d’un impérialisme toujours vivant en Occident. Y a-t-il seulement un.e Canadien.ne qui accepterait les conditions dans lesquelles ces femmes vivent? Dormir chez son employeur? Cela implique non seulement un manque total de vie privée, mais également qu’elles n’ont jamais de réel repos. En effet, pensez-vous vraiment que les parents se réveilleront la nuit lorsque leur enfant pleure s’ils savent que la nounou dort juste à côté de sa chambre? Bien sur que non. D’un point de vue plus philosophique, pourquoi accepte-t-on de faire subir de telles conditions à des êtres humains sous prétexte qu’ils viennent d’un autre pays, alors que nous n’accepterions jamais ces mêmes conditions pour nous-mêmes ou notre voisin.e québécois.e? La réponse : il existe encore aujourd’hui un esprit colonialiste puisque les Occidentaux se considèrent meilleurs que les autres.

 

Pourquoi alors appeler mon article « féminisme privilégié » si je parle de tous les Occidentaux? Parce bien souvent, le féminisme et le respect des femmes est justement l’argument que les Occidentaux invoquent pour se considérer supérieurs aux autres pays. On n’a qu’à penser à François Legault qui veut des immigrants qui respectent les « valeurs québécoises », celles-ci étant très dures à nommer hormis l’égalité hommes-femmes. Comment peut-on se présenter comme défenseurs de cette égalité, alors que le Québec a encore du pain sur la planche dans ce domaine. Les défenseurs de cette valeur semblent oublier que des évènements comme celui de la Polytechnique, la tuerie de femmes par un homme parce qu’elles n’étaient que femmes, et des mouvements comme les Incels, les célibataires involontaires, un groupe masculiniste qui reporte le blâme de leur célibat sur les féministes, sont tous des mouvements bien canadiens. Tout ça pour en venir au fait que la faculté de droit de l’UdeM n’est pas à l’abri de tels discours discriminants et privilégiés, la conférence dont je parlais comme preuve à l’appui. Avec la nouvelle année qui commence, je vous invite tou.te.s à vous questionner sur vos privilèges et à être à l’écoute de ceux qui sont dans une situation moins avantageuse que la vôtre, du simple fait de leur naissance. Le Québec est rempli d’activistes féministes qui dénoncent justement les réalités décrites dans ce texte, pourquoi ne pas leur donner une chance?

 

PS : Les Éditions remue-ménage publient justement nombre de ces auteures.

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