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Plaidoyer pour une presse libre

 

26 % des Américaines et Américains seraient prêts à laisser au président la prérogative de censurer un média ayant fait preuve de « mauvaise conduite ». Cette proportion grimpe à 43 % dans l’électorat républicain [1]. Beau coup de barre pour la liberté de presse dont le soutien populaire semble s’étioler de plus en plus.

 

D’aucuns ne sauraient cependant nier que l’accès à l’information est à la base de toute démocratie qui se respecte. Dans un contexte où les enjeux se complexifient et dans lequel la densité d’information exige plus que 280 caractères, cette affirmation est d’autant plus vraie. Le journalisme à son paroxysme a permis de catalyser des mouvements sociaux d’ampleur et de redonner le pouvoir à la volonté citoyenne. La guerre du Viêt Nam, endossée par Nixon, est une victime seyante de la presse; le scandale du « pentagon papers » incarne à point cette influence que peut avoir la rédaction journalistique comme contre-pouvoir.

 

Les démocraties modernes sont fondées sur la sacro-sainte séparation des pouvoirs. Le prince ne peut s’arroger l’absoluité du trône; des limites politiques doivent lui être imposées. Les dérives autoritaires et la démesure d’un pouvoir arbitraire sont ainsi freinées. En sus de cette formelle barrière judiciaire-législatif-exécutif, il est opportun de considérer le rôle crucial de contre-pouvoir que soutient aussi la liberté de presse.

 

La démocratie sans information n’est qu’une coquille vide, la démocratie avec de l’information feinte et factice est un drame. La prérogative citoyenne de nos systèmes politiques se compose du discours populaire, du débat et ultimement, du scrutin. Considérant cela, le rôle politique d’un journal, d’un média ou d’une quelconque autre plateforme d’informations est d’éclairer. Le journalisme colporte les faits, analyse l’actualité et traite des enjeux en vue de fournir une compréhension populaire. Sans ce compte-rendu factuel amené par les médias, établi sur une perspective vraie et collective, le risque d’une perception renfermée des questions de société devient tangible. Isolé et dépourvu de toute instruction médiatique, le jugement des citoyennes et citoyens se forgera autour de fantasmagories assimilant opinion à faits avérés. Sans carburant à une opinion critique et soutenue, les préjugés et poussées populistes prendront rôle d’oracle.

 

 La réalité objective commune, canalisée et transmise au grand public, est l’assise même de la presse. Le rôle névralgique de celle-ci doit être reconsidéré et actualisé. Les plateformes médiatiques doivent voir au-delà du paradigme mercantile et du marketing; leur rôle social doit avoir surpoids sur le but de s’arroger le lectorat. De suivre la mouvance et d’attiser l’émoi populaire sur de fausses polémiques est une déconsidération abjecte de la responsabilité journalistique. Le rôle clé dont la presse est porteuse lui impose ses obligations. La santé vacillante des démocraties modernes le demande…

 

Ajoutons à cela que  l’imperméabilité entre le pouvoir présidentiel et celui de la communication journalistique s’estompe. La non étanchéité de cette séparation occasionne une mécompréhension des enjeux et un biais informationnel navrant. Les invectives de Trump envers CNN, qu’il aime qualifier d’ « ennemis du peuple », en plus de son ingérence dans le pouvoir de presse, dont Jim Acosta est le martyre, sont des comportements à réprimander. Un tel achoppement au pouvoir journalistique est grave. Le Washington Post recense même un nombre de 4 229 mensonges en 558 jours pour le chef de l’exécutif américain [2]. Ajoutons à ce mélange schizoïde l’émergence des « fake news », venant de pair avec les médias sociaux. La démocratisation de l’information est certes louable, mais l’absence d’épuration de la qualité informationnelle mélangée aux modulations algorithmiques d’accès à cette information comportent son lot de conséquences. Il est d’autant plus difficile de transmettre une pensée réfléchie et élaborée en 280 caractères. En bref, le rapport entre la presse et le pouvoir est dans un état critique, Khashoggi en fait foi.     

 

Aliénée par un 40 heures par semaine de boulot, dans une culture de la besogne sans relâche où la lenteur est un luxe, il est légitime que la société ne soit pas informée et ne veuille pas s’informer. Les chambres d’écho dans lesquelles nous consolidons et renforçons nos stigmates n’en sont pas moins légitimes, bien qu’excusables.

 

L’influence des plateformes médiatiques sur l’impression populaire est indéniable. La campagne de mi-mandat en fait grâce; l’incidence excessive des migrantes et migrants honduriens sur le débat électoral a pour cause sa surmédiatisation. L’environnement, les soins de santé, le gerrymandering, pourtant décisifs et liminaires à toute question de société, ont pris le second plan.

 

Les plateformes médiatiques doivent reconsidérer leur rôle et prendre force de leur responsabilité sociale. Les embûches politiques et technologiques qui dénaturent la liberté de presse entravent le processus démocratique. La pérennité et la vigueur de cette idéologie politique fondant sa légitimité sur le vote populaire tiennent leur corollaire d’une population éclairée, informée et vivante. Les enjeux futurs, dans toute leur complexité, méritent d’être traités et transmis avec rigueur et rectitude. L’immixtion du pouvoir et la psychose informationnelle amenée par les réseaux sociaux ne doivent pas y faire obstacle, Orwell en conjure :  « The party told you to reject the evidence of your eyes and ears. It was their final, most essential command ».

 

Sources

 

Image: https://www.washingtonpost.com/video/business/the-last-days-in-the-posts-historic-newsroom/2015/12/10/35216c96-9ea8-11e5-9ad2-568d814bbf3b_video.html?utm_term=.8961f970674e

 

[1] American’s Views on the Media, IPSOS, 7 août 2017.

[2] « President Trump has made 4,229 false or misleading claims in 558 days », Glenn Kessler, Salvador Rizzo & Meg Kelly, The Washington Post, août 2018.

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