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Comment parler de dépression à des dépressifs

 

En 2016 ouvrait sur Reddit un subreddit nommé « 2meirl4meirl ». Provenant du mouvement de memes auxquels on pouvait facilement s’identifier et se trouvant sur un autre subreddit, « r/meirl », on peut y voir publiés des memes touchant des problématiques telles que l’anxiété, la dépression et le suicide. Et si on s’empare collectivement de cette opportunité, ce pourrait être la meilleure chose qu’aura connu le monde de la santé mentale depuis longtemps.

 

Selon Statistiques Canada, le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes de 15-24 ans au Canada en 2018. Plus de 7 % d’entre eux ont été touchés par un trouble de l’humeur ou d’anxiété durant les 12 derniers mois, ce qui les place au sommet du podium des tranches d’âge. Rares seront ceux qui pourront prétendre que la santé mentale n’est pas une problématique touchant disproportionnément les jeunes.

 

Encore plus troublant est l’état d’accès aux ressources d’aide psychologique. Toujours selon Statistiques Canada, ce serait moins du tiers des jeunes ayant eu au cours de l’année des idées suicidaires ou qui ont élaboré un plan pour passer à l’acte qui auraient consulté des ressources psychologiques. La stigmatisation de la santé mentale est particulièrement répandue chez les adolescents. Dans une étude menée aux États-Unis en 2010, 46 % des adolescents aux prises avec des problèmes de santé mentale affirmaient subir de la stigmatisation de la part de leur famille, 62 % rapportaient de tels comportements de la part de leurs pairs, menant même à la dissolution d’amitiés, et 35 % déclaraient avoir été victimes de mépris de la part du personnel professoral de leur établissement d’enseignement. Dans de telles conditions où la maladie mentale est perçue comme une faiblesse ou un caprice et où ceux qui en souffrent peuvent être accusés d’exagérer, d’imaginer ou de manipuler, il n’est pas étonnant qu’uniquement un cinquième des jeunes ayant besoin d’aide psychologique ne l’obtienne.

 

Ce constat de détresse sociale rend d’autant plus évidentes les causes sous-jacentes de l’émergence de ces memes dépressifs. Avec, d’une part, « r/2meirl4meirl » comptant actuellement 507 000 abonnés et plusieurs publications ayant atteint la page frontispice de Reddit et, d’autre part, la page « Depression Memes », sur Facebook, ayant atteint 566 000 mentions j’aime, il n’est plus question d’un mouvement marginal. Quelle attitude devrions-nous adopter face à cette nouvelle tendance ?

 

C’est certain que pour plusieurs, il s’agit d’une manière d’avoir une perspective humoristique envers la santé mentale. Il est communément établi que l’expression artistique a le potentiel d’alléger la souffrance ressentie par celles et ceux touchés par des troubles de santé mentale. Aussi prêts que puissent être certains puristes à dénigrer le « meme » comme forme d’art, il n’en reste pas moins qu’en créer un est une des formes d’expression personnelle créative les plus abordables, ne demandant qu’une connaissance basique de certains logiciels gratuits, et un bon sens de l’humour, produisant ainsi une œuvre qui pourra, l’espace de quelques secondes, toucher un grand public sur internet. Il est certain que ça ne remplace pas de l’aide appropriée, mais il peut à tout le moins aider ceux pour qui une telle aide n’est pas disponible. C’est une triste réalité, mais encore de nos jours, beaucoup de jeunes ne savent pas comment ni où obtenir de l’aide, ou n’ont pas l’intérêt ou les moyens de l’obtenir (le temps d’attente moyen au public pour obtenir de l’accompagnement est de plus de 1 an au Canada). Dans un tel contexte, il est essentiel pour eux d’avoir une soupape, une manière de relâcher la pression, comme le dit Dr Jonathan Rottenberg.

 

L’autre avantage de l’internet est l’anonymat. En effet, en raison de la stigmatisation, plusieurs jeunes ne veulent pas afficher leur état mental au grand jour, mais sous le déguisement d’un pseudonyme, ils deviennent libres d’engager et de participer dans la communauté sans avoir peur d’être jugés ou honnis. Ils sont libres d’accepter ou de refuser l’aide sans pression aucune, mais d’abord et avant tout, ils sont libres d’interagir. De mon expérience, un des éléments les plus douloureux de la dépression est le sentiment d’aliénation du monde qui nous hante et nous traverse. Ces forums envoient un message important : nous ne sommes pas seuls. Nous pouvons rire avec une salle pleine d’étrangers qui, bizarrement, nous comprennent mieux que quiconque dans notre entourage. C’est un précieux sens de communauté qui peut agir pour certains comme une bouée de sauvetage.

 

En médecine, un axiome veut que si un produit n’a pas de danger, il n’a probablement pas d’effet. Il en va de même dans ce cas. Une crainte majeure liée à ces memes leur attribuerait un rôle de banalisation, voire de glorification du suicide. Le partage de telles images, faites pour que plusieurs puissent s’identifier, pourrait agir pour normaliser des comportements ou des mécanismes de défense malsains pouvant à terme pousser une personne à ne pas rechercher l’aide dont elle a besoin, et de laisser intraités ses problèmes. Il faut éviter également que les troubles de santé mentale ne deviennent qu’une blague, et qu’on oublie les dangers et les souffrances qui peuvent en résulter.

 

Il est certain qu’un observateur externe constatant le contenu de cet humour millénial aurait beau jeu de s’affliger du zeitgeist dans lequel les jeunes semblent se complaire. Il trouverait des cibles faciles en ces images semblant faire l’apologie du suicide, de la dépression ou de l’anxiété. Toutefois, j’aimerais lui rappeler Sigmund Freud qui disait : « L’humour ne se résigne pas; il défie. » Pendant que les jeunes se vautrent dans cet humour de mauvais goût, ils commencent à parler. Peu à peu, pas à pas, non pas à travers des discours de baby-boomers déconnectés cherchant une foule à laquelle prêcher, mais bien par leurs propres moyens, les jeunes parlent de ce qui se passe. Proposer de l’aide devient de moins en moins une insulte ou une marque de condescendance ; elle devient perçue comme la marque d’amitié, d’affection et de respect qu’elle devrait être.

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