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Les travailleuses du sexe, des victimes?

 

Une assemblée extraordinaire de la Fédération des femmes du Québec (FFQ) a eu lieu le 28 octobre dernier. La FFQ, actuellement présidée par Gabrielle Bouchard, est un organisme féministe datant de 1966 composé de membres individuels et associatifs, qui a pour mission de regrouper toutes les femmes dans l’action sociale.

 

NB : Cet article porte sur la situation des femmes dans l’industrie du sexe, sans nier l’existence des travailleurs du sexe homme ou trans qui peuvent être marginalisés.

 

Lors de cette assemblée, la Fédération a pris la position suivante sur la prostitution : « Que la FFQ reconnaisse l’agentivité des femmes dans la prostitution/industrie du sexe incluant le consentement à leurs activités » [1]. Le terme « agentivité » signifie, selon l’Office québécois de la langue française, la « faculté, pour un agent, d'agir et d'influencer les évènements et les êtres » [2]. C’est donc la faculté pour une personne d’avoir un contrôle sur sa vie.  Le 2 novembre, la FFQ sort également un communiqué de presse précisant que cette position est à considérer en cohérence avec d’autres, notamment celle sur leur lutte contre la violence que ces femmes peuvent subir ou les obstacles qui limitent leur pleine participation à la société. La Fédération maintient d’ailleurs son engagement pour la défense des droits fondamentaux des femmes. Enfin, la proposition énonce le désir de soutenir toutes les femmes, dont les travailleuses du sexe qui subissent les stigmas de la victimisation.  

 

Cette position de l’organisme a suscité une vive controverse. Une chroniqueuse du journal Le Devoir décrit cette prise de position de « trahison » [3]. La CLES (Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle) considère que cette position légitime « la prostitution, les proxénètes et une industrie qui s’abreuvent aux inégalités vécues par les femmes, particulièrement les plus marginalisées » [4]. Aussi, le Conseil central de Lanaudière-CSN a annoncé le 6 novembre dernier qu’il ne renouvellera pas son adhésion à la FFQ. Pour cette centrale syndicale regroupant 12 000 travailleuses et travailleurs, la prostitution est loin d’être un choix. Même au sein de la Faculté, le Comité Femmes et droit a évoqué, lors de la deuxième rencontre de ses membres, le 14 novembre, que c’est une question délicate et veut prioriser la protection des femmes.

 

Du côté juridique, les lois canadiennes ne sanctionnent pas directement la prostitution; l’échange entre adultes de services sexuels contre rémunération est en soi légal. Cependant, diverses activités qui y sont connexes ne l’étaient pas jusqu’à tout récemment. Par exemple, le fait de tenir une maison de débauche ou d’y habiter, de communiquer dans un endroit public à des fins de prostitution ou de vivre des revenus liés à la prostitution d’autrui était sanctionné par le Code criminel [5]. Cependant, ces dispositions ont été invalidées dans l’arrêt Bedford en 2013 [6] car elles contrevenaient à l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés [7]. La loi criminalise aujourd’hui l’achat de services sexuels. Aussi, le fait de communiquer à des fins de prostitution dans certains endroits publics (par exemple une garderie ou un terrain d’école), de faire de la publicité de services sexuels ou de gêner le transport public pour offrir de tels services est sanctionné [8]. Cette réforme législative demeure, selon certains groupes comme l’Alliance canadienne pour la réforme des lois sur le travail du sexe, encore inconstitutionnelle même si elle ne vise théoriquement que les clients et les proxénètes. La protection des femmes dans ce milieu ne serait toujours pas assurée. Le gouvernement Trudeau a d’ailleurs déposé en 2016 un projet de loi sur l’exploitation et la traite des personnes, qui n’a eu aucune suite depuis.

 

Du côté culturel, les représentations des travailleuses du sexe sont multiples. Il suffit de visionner le film Nelly, biographie de l’auteure Nelly Arcan, qui illustre par des scènes-chocs la violence physique et psychologique que peuvent subir ces femmes. En témoigne également la populaire série Fugueuse, mettant en scène une mineure qui se retrouve malgré elle dans un réseau de prostitution. Tout récemment, la pièce Les fées ont soif, présentée de nouveau après 40 ans au Théâtre du rideau vert, montre une scène où une prostituée est violée brutalement, puis va en procès pour finalement voir son agresseur innocenté. La population est, dans une certaine mesure, sensibilisée à la réalité des travailleuses du sexe exploitées, impuissantes ou vulnérables. Toutefois, le portrait de l’industrie du sexe est plus large. Il y a des femmes qui exercent ce métier par choix sans subir de violence ni d’assujettissement. La proposition de la FFQ est une tentative d’aider ces dernières qui sont stigmatisées soit comme des victimes ou comme des coupables (femmes « débauchées » ou « dépravées »), pour leur reconnaître une humanité pleine et entière.

 

Néanmoins, si j’en comprends l’intention, je crois que la position va trop loin. Chaque position devrait pouvoir être considérée indépendamment. Dans cette optique, il me semble injuste d’affirmer que les femmes dans la prostitution/industrie du sexe, de façon générale, ont un contrôle sur leur vie et sont consentantes à leurs activités. Plusieurs femmes choisissent ce travail pour se sortir de la précarité ou devant l’absence d’autres alternatives. Comme la CLES le mentionne dans sa réponse à la position de la FFQ, si la prostitution était réellement un choix, ce serait aussi facile d’y entrer que d’en sortir. Or ce n’est pas le cas et trop de travailleuses du sexe se retrouvent sans voie de sortie, soumises ou abusées par des clients. Une étude canadienne de 2012 établit que la moyenne d’âge du début de l’activité est de 14 et 15 ans et que 85% des femmes ont vécu de la violence sexuelle à l’enfance ou dans leur couple avant de se prostituer [9]. Enfin, les travailleuses du sexe libres sont une minorité privilégiée; selon une estimation de la même étude, 80% ne feraient pas ce métier par choix, mais sous la contrainte d’un proxénète.

 

Je crois qu’il faut affirmer l’indépendance et la liberté de choix de toutes les femmes. Ainsi, il faut déconstruire la stigmatisation entourant l’industrie du sexe pour les femmes qui adoptent et demeurent dans cette voie de façon volontaire. Néanmoins, cela ne doit jamais être fait au détriment de considérations, selon moi prioritaires, appuyant les femmes qui y sont exploitées. Souhaitons du moins que la proposition de la FFQ aille engendrer un débat de société sur la question qui mènera à des actions législatives concrètes pour protéger l’intégrité et la sécurité de toutes les femmes.

 

Image :

 

Madeleine, incarnant l’archétype de la putain, interprétée par Bénédicte Décary dans la pièce Les fées ont soif de Denise Boucher : http://www.sorstu.ca/wp-content/uploads/2018/09/les-fees-ont-soif-2018-rideau-vert-02.jpg

 

Notes de bas de page :

 

[1] « Trois propositions adoptées lors de l’AGE 2018 ! », Site de la Fédération des Femmes du Québec, 31 octobre 2018, en ligne : <http://www.ffq.qc.ca/2018/10/14702/>.

[2] « Fiche terminologique », Site de l’Office québécois de la langue française, 2017, en ligne : <http://gdt.oqlf.gouv.qc.ca/ficheOqlf.aspx?Id_Fiche=26543907>.

[3] Rose dufour, « Prostitution: la trahison de la Fédération des femmes du Québec », Le Devoir, 5 novembre 2018, en ligne : <https://www.ledevoir.com/opinion/idees/540613/prostitution-la-trahison-de-la-federation-des-femmes-du-quebec>.

[4] « Réaction aux prises de position de la FFQ sur la prostitution », Site de la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, 30 octobre 2018, en ligne : <http://www.lacles.org/reaction-aux-prises-de-position-de-la-ffq-sur-la-prostitution>.

[5] Anciennement les articles 210, 212 (1) j) et 213 (1) c) du Code criminel.

[6] Canada (Procureur général) c. Bedford, 2013 CSC 72.

[7] 7. Chacun a droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne; il ne peut être porté atteinte à ce droit qu’en conformité avec les principes de justice fondamentale.

[8] Voir les articles 213, 286.1 et 286.4 du Code criminel.

[9] Conseil du statut de la femme, « Avis : la prostitution, il est temps d’agir », mai 2012, en ligne : < https://www.csf.gouv.qc.ca/wp-content/uploads/avis-la-prostitution-il-est-temps-dagir.pdf >.

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