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Histoire de soldats ordinaires

In Flanders fields the poppies grow

Between the crosses row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.

In Flanders fields – John McCrae

 

Il y a cent ans, la paix. Dans un wagon en campagne près de Rethondes, les états-majors français et allemands allaient signer un armistice inutile. Un bout de papier mettant fin à une boucherie, avalisant la mort de tant de fils, de pères et de civils. Un bout de papier valant 18 millions d’âmes. Un bout de papier qui n’allait pas suffire à sauver des millions d’autres âmes innocentes trente ans plus tard.

 

Des Héros que l’on accompagne

 

Mon arrière-grand-père a une chance immense, celle d’avoir une tombe à son nom et où repose son corps. Sur une petite stèle de pierre dans un cimetière près de Bruxelles, à l’ombre d’une église, son nom y est gravé : « Joseph Bernardin Hendrickx » dit Jeff Hendrickx. Honneur suprême pour tout militaire, sous son nom est écrit « ancien combattant 14-18 » assorti d’une croix blanche. Tous, Français, Allemands, Anglais ou Américains n’ont pas eu la chance d’avoir une telle sépulture. Tant d’anciens camarades de Joseph Hendrickx reposent à jamais sous une croix blanche au champ d’honneur. Les cimetières militaires sont des lieux de pèlerinage pour les familles des héros tombés au combat. Des veuves s’y recueillent, des mères et des promises y pleurent un être cher. C’est la génération des femmes sacrifiées, celles qui restent seules pour le reste de leur vie. Souvent, il n’y a pas le véritable corps du soldat sous sa croix, mais son nom, immortel, et son esprit sont là près de tous les autres. La terre a depuis bien longtemps avalé les cadavres de tous ces soldats qui n’ont jamais refait surface. Les ossuaires préservent les restes charnels de héros ordinaires tel un Panthéon. Ce sont les disparus de la Guerre. Ceux dont les familles n’ont jamais reçu qu’une lettre disant que leurs fils, mari ou père avait disparu au combat. Ils ne sont jamais morts, ils se sont évanouis dans la brume matinale des plaines de la Somme. Ce sont ceux qui font pousser les coquelicots rouges dans les plaines.

 

Joseph Hendrickx, jeune père, fut militaire de circonstance comme tant d’autres hommes en 1914.  Dans la vingtaine, la guerre l’arrache au monde civil et la conscription générale belge le fait militaire. Il était Flamand, plus proche des Allemands d’un point de vue ethnique, linguistique et politique, que des Français ou des Anglais. Ses parents venaient d’une famille catholique de la ville de Malines, Mechelen en Flamand. Il avait plus d’affinités avec la Triple Alliance qu’avec la Triple Entente. Mais quand l’Armée allemande applique le Plan Schlieffen en 1914 et viole par le fait même la neutralité belge, c’est vers l’Armée française qu’Hendrickx liera son destin militaire. C’est sous l’uniforme français qu’il continuera la Grande Guerre. Rapidement, le front se stabilise et les armées se font face; c’est la guerre des tranchées. Dans les trous de terre, il deviendra un poilu, surnom des soldats français. Très tôt, il perdra un jeune frère qui avait menti sur son âge pour s’engager à 16 ans (il fut le plus jeune soldat belge tué durant la guerre). Il connaîtra la guerre et ses cruautés; les gaz sarins qui asphyxient des divisions entières, les obus qui vous déchirent le ventre en écoulant vos tripes sur le sol, les mitrailleuses qui font tomber les hommes comme des mouches dans la boue. S’ensuivra la mère de toutes les batailles : Verdun. Le fort de Douaumont deviendra le temps d’un enfer un nouveau Saint-Sépulcre qu’il faut conquérir, défendre, puis reconquérir, puis défendre, sous la pluie des obus de l’artillerie allemande.

 

Joseph Hendrickx reçut un beau jour, un éclat d’obus qui lui déchira le pouce droit. Souvenir funeste, c’est ma mère qui a hérité de cet éclat d’obus de son père, qu’elle garde quelque part sur l’armoire du salon, dans une boite de cigare près de la croix de guerre du Roi des Belges. Morceau de métal difforme d’environ 5 centimètres de long provenant d’une usine allemande quelconque, il explosa et se logea dans la main de mon arrière-grand-père. Ce petit bout d’acier le sauva peut-être de la mort. Il fut rapatrié derrière les lignes en Bretagne pour être soigné. La guerre ou plutôt l’enfer était fini pour lui. En perdant son pouce, il ne pouvait plus actionner les lourds fusils Lebel de l’Armée française (les automatiques n’étaient pas encore inventés). Combien d’autres jeunes hommes de 20 ans ou de pères de famille n’ont pas eu cette chance ? Combien d’entre eux reposent aujourd’hui sous les anciens cratères des obus?

 

Joseph Hendrickx eut le loisir de reprendre la vie civile sans trop de problèmes, même si la Guerre le marqua à jamais. Sa condition d’ancien soldat, ses origines germaniques et sa maitrise de l’Allemand lui valurent néanmoins de petits démêlés avec la justice inquisitrice de la Libération en 1945. En effet, comme tant d’autres combattants, il avait connu le Maréchal Pétain comme le vainqueur de Verdun, soucieux de la vie et du bien-être de ses soldats, et comme tant d’autres, il soutint un temps l’Armistice en 1940. Joseph mourut finalement en 1960, encorné à l’abdomen par le taureau de la ferme voisine.

 

Soldat de l’armée d’en face

 

Notre point de vue biaisé par la Triple-Entente peut faire oublier à certains que les Allemands et autres austro-hongrois ont eu aussi vécu les horreurs de la guerre. Les Allemands n’ont jamais eu le beau rôle dans les deux guerres mondiales (on peut comprendre pourquoi pour la Seconde). Mais il reste que la Deutsches Heer (l’armée impériale allemande) fut composée d’hommes ordinaires, d’ouvriers ou de paysans. Eux aussi ont vécu les boucheries, les carnages et les disparitions sur le champ de bataille. On pleurait autant dans les familles allemandes la mort d’un fils qu’en Angleterre ou en France.

 

Le père de ma grand-mère; Wilhem Josef Kuypers était un jeune néerlandais sans histoire en 1914. Il habitait à Swalmen, aujourd’hui partie de Roermond à la frontière entre les Pays-Bas et l’Allemagne, quand il s’engagea dans l’Armée allemande au cours de la guerre. Je ne sais presque rien de lui. Opa, comme l’appelle ma mère, et qui signifie grand-père en Allemand, servit dans l’Armée impériale selon les registres militaires. Où et quand précisément ? Les personnes qui pourraient répondre à ces questions sont mortes malheureusement.  Il était aussi un protestant vraisemblablement très rigoriste. Quand ma grand-mère lui parla de son intention de marier mon grand-père, un Français catholique; il désapprouva cette union avec un « catholique qui a coupé la tête de son roi ». Ma grand-mère dut s’enfuir de Hollande pour marier mon grand-père. Opa la désavoua pour cela. Ils se réconcilièrent néanmoins quelques années plus tard, juste avant qu’Opa ne meurt. Je peux penser que c’est par fraternité ethnique, ou même religieuse, allemande (les Néerlandais sont un peuple germanique) que mon arrière-grand-père s’engagea alors que les Pays-Bas ne prenaient pas part à la guerre. Je ne sais pas comment se passa sa guerre dans l’Armée allemande. Il n’y mourra pas, mais elle lui laissa probablement une marque indélébile.

 

Il rencontra la Guerre une seconde fois en 1939, quand l’Allemagne envahit son pays. Si la mort n’avait pas été le chercher en 1914, elle lui prit son fils en 1945. Durant l’invasion de l’Allemagne par les Alliés en 1945, Roermond fut transformé en champ de bataille. La famille était obligée de vivre dans la cave de la maison pour éviter les bombardements alliés. Un jour, le jeune frère de ma grand-mère partit nourrir les poules du jardin. Un bombardement allié le faucha devant les yeux d’Opa. « J’ai vu mon père devenir fou », dit ma grand-mère. Parce qu’ils ne pouvaient sortir de la cave pour l’enterrer, ils durent garder la dépouille du malheureux près d’eux durant toute une semaine. Si la Première Guerre marqua au fer rouge mon arrière-grand-père, la Seconde le toucha jusqu’au tréfonds de sa chair.

 

Comme Joseph Hendrickx et tant d’autres, Wilhem Kuypers fit partie de ces hommes ordinaires qui s’entretuèrent sur les champs de bataille du nord de la France. L’enfer guerrier, comme ses camarades d’en face du no man’s land, il le connut lui aussi. Des millions de ses congénères germaniques tombèrent, ensevelis loin de leur chaumière bavaroise. Ils furent des soldats ordinaires engagés dans un conflit industriel qui les dépassa. Inhumanité d’une guerre entre pays frères envoyant ses enfants par millions se faire massacrer, se faire déchiqueter et broyer les os dans les théâtres dévastés où poussent les coquelicots.

Joseph « Jeff » Hendrickx (1892-1960) dans son habit militaire avec d’autres soldats Belges (Premier debout en partant de la droite). Archives familiales de la Famille Hendrickx.

 

 

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