L'armistice du 11 novembre 1918: cent ans après

12/11/2018

 

À chaque année dans les jours qui précèdent le 11 novembre, plusieurs d'entre nous croisent des membres de la Légion canadienne qui vendent des coquelicots, cette petite fleur rouge que nous pouvons porter sur notre chandail, chemise ou manteau. Plusieurs d'entre vous ont surement dû se poser la question suivante: que représente le coquelicot ? Initialement, le coquelicot est le symbole qui a été choisi afin d'honorer les soldats canadiens tombés sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale.  Bien que marquant la signature de l'armistice qui a mis fin aux combats de la Première Guerre mondiale, le 11 novembre a vu sa signification s'élargir pour englober la commémoration des guerres auxquelles le Canada a participé.  De ce fait, le but de cet article est de remettre en perspective cet événement centenaire afin de comprendre le contexte qui y est sous-jacent.

 

1. De Brest-Litovsk à l'épuisement de l'Allemagne

 

Avant d'entamer le vif du sujet, rappelons d'abord quelques faits. En avril 1917, les États-Unis ont déclaré la guerre à l'Allemagne et ont donc rejoint le camp de la France et de la Grande-Bretagne. Cet événement a fait sentir à l'Allemagne que le temps jouait contre elle, et ce, en raison de l'afflux futur de centaines de milliers de soldats américains en Europe. Désormais, la priorité de l'Allemagne serait de vaincre la France et la Grande-Bretagne avant l'arrivée massive des soldats américains. Afin de réaliser cet objectif, il fallait que l'Allemagne ait la supériorité numérique sur le front Ouest afin de le percer. L'unique façon d'y parvenir était de faire sortir la Russie du conflit. L'Allemagne a donc provoqué une déstabilisation de la Russie de l'intérieur par un soutien à Lénine. Au mois de novembre 1917, Lénine et ses partisans, qui désiraient que la Russie sorte du conflit, ont renversé le gouvernement; c'est la révolution bolchévique. Le 3 décembre 1917, un cessez-le-feu est signé entre la Russie bolchévique et l'Allemagne.

 

Le 3 mars 1918, à Brest-Litovsk (en Pologne actuelle), un traité est signé entre les deux parties. Ce traité était très avantageux pour l'Allemagne sur le plan territorial. Toutefois, malgré ce succès, plusieurs généraux allemands commençaient à s'apercevoir que la tendance était à l'affaiblissement de l'Allemagne (1). C'est pourquoi, le 21 mars 1918, l’Allemagne, voulant jouer sa dernière carte, a déclenché une grande offensive sur le front Ouest. Toutefois, cette offensive n'a pas eu les effets escomptés et les offensives subséquentes n'auront pas pour effet de briser suffisamment le front pour faire plier l'échine des armées alliées (2).

 

Après avoir repoussé les armées allemandes, les Alliés ont repris l'initiative. Les Alliés vont être victorieux à plusieurs reprises et on peut diviser ces victoires en trois étapes (3).  Premièrement, le 18 juillet 1918, les armées françaises ont organisé, avec succès, une contre-offensive sur la Marne, soit à l'est de Paris, avec une supériorité en chars d'assaut et en artillerie lourde. Le résultat de cette contre-offensive a permis aux Alliés d'avoir l'avantage face à l'Allemagne, en ce sens que cette dernière adoptera pour le reste de la guerre une posture défensive. Les pertes allemandes ont été considérables, mais le général Ludendorff, un des deux dictateurs militaires de l'Allemagne (4), voulait que l'armée allemande continue la lutte jusqu'au bout. Deuxièmement, le 8 août 1918, l'armée britannique, appuyée par les troupes canadiennes et australiennes, a organisé une offensive sur les positions de l'armée allemande près d'Amiens dans le nord de la France. Cette offensive a démontré qu'une attaque combinant les chars d'assaut, l'aviation et l'artillerie lourde ne pouvait qu’entraîner des pertes dévastatrices pour l’adversaire. Le général Ludendorff a même qualifié cette journée du 8 août 1918 comme un « jour noir» pour l'armée allemande. Troisièmement, durant le mois de septembre 1918, les Alliés ont organisé une série d'offensives où l'armée américaine jouera un rôle important. Le résultat de ces offensives a été la brisure de la ligne Hindenburg, une ligne de fortifications allemandes dans le nord de la France.

 

2. L'armistice

 

À la fin du mois de septembre 1918, le général Ludendorff a décidé qu'un armistice était nécessaire pour sauver les meubles, c'est-à-dire éviter une défaite décisive pour l'armée allemande. Pour ce faire, il fallait qu'il y ait un nouveau gouvernement à Berlin. Ainsi, au début du mois d'octobre 1918, un nouveau chancelier, Max de Bade, est nommé. Celui-ci avait un programme de démocratisation que les principaux partis présents au Reichstag, c'est-à-dire l'Assemblée législative, avaient accepté. Ce nouveau gouvernement, prônant une démocratisation de l'Allemagne, allait être l'intermédiaire lors des négociations directes avec le président américain Woodrow Wilson. En effet, le 6 octobre 1918, le chancelier Max de Bade a sollicité Wilson pour négocier une paix sur les principes des 14 points, que Wilson avait exposés en janvier 1918.  En fait, l'Allemagne voulait conclure une paix sur la base de deux principes précis soit l'autodétermination des peuples et l'égalité des nations en matière de commerce international (5).  De ce fait, en vertu de ces deux principes, les ambitions les plus dures de la France et de la Grande-Bretagne seront neutralisées. D'une part, les territoires peuplés par une majorité d'Allemands ne pourraient pas être retirés à l'Allemagne et l'unité de cette dernière sera préservée (6). D'autre part, la France et la Grande-Bretagne ne pourraient pas imposer à l'Allemagne un régime économique international discriminatoire. Le 14 octobre 1918, le président Wilson a répondu au chancelier Max de Bade et a exigé des preuves que l'Allemagne était sur le chemin d'une démocratisation, signifiant que Guillaume II, le Kaiser, devait partir (7).

 

Cette exigence d'abdication du Kaiser a enflammé les esprits de plusieurs généraux, dont Ludendorff. À la fin du mois d'octobre, l'amirauté allemande a ordonné une sortie de la flotte en mer du Nord afin de provoquer une confrontation apocalyptique avec la flotte britannique. Cette mutinerie suicidaire d'une clique d'officiers jusqu'au-boutistes a finalement eu pour effet de précipiter la chute finale (8).  D'un côté, dans les premiers jours du mois de novembre 1918, les marins de la base de Kiel ont refusé de suivre leurs officiers dans cette mutinerie. De l'autre, cet événement a catalysé une vague de contestations dans tout le pays contre le régime en place. Le 9 novembre 1918, dans la mêlée d'un chaos politique, un régime républicain est déclaré. Le 11 novembre 1918, à 5 h, l'armistice est signé dans la clairière de Rethondes près de Compiègne en France; à 11 h, il entrera en vigueur.  Cet armistice était composé de 34 articles (9), et il prévoyait que l'Allemagne évacue la Belgique, le Luxembourg, l'Alsace-Lorraine et la rive gauche du Rhin. L'article 15 de la convention prévoyait que l'Allemagne renonce au traité de Brest-Litovsk, mais l'article 12 spécifiait que les troupes allemandes devaient rester jusqu'à nouvel ordre dans les territoires pris à la Russie. Il faut comprendre cette dernière disposition à la lumière de la méfiance que les Alliés avaient à l'égard de la Russie bolchévique. L'article 34, lui, spécifiait que l'armistice pouvait être renouvelé tous les 36 jours. Cette clause de renouvellement était, pour la France, un moyen de faire pression sur l'Allemagne (10). Autrement dit, la guerre pouvait reprendre si l'Allemagne n'était pas coopérative. Par conséquent, même si les combats ont cessé sur le front Ouest, la situation est pour le moins ambigüe en raison de l'article 34 de la convention d'armistice. D'ailleurs, l'armistice a été renouvelé trois fois avant que le traité de Versailles ne soit signé le 28 juin 1919: le 13 décembre 1918, le 16 janvier 1919 et le 16 février 1919.

 

En conclusion, le récit des circonstances entourant la signature de l'armistice démontre que le 11 novembre 1918 a davantage une portée symbolique qu'une portée historique significative. Il ne faut pas oublier qu'entre la signature de l'armistice et la signature du traité de Versailles, les braises de la guerre ne sont pas totalement éteintes. Dans les territoires des anciens empires centraux, la guerre mondiale a cédé sa place à une myriade de conflits localisés, motivés par des considérations idéologiques ou nationalistes (11).  Dimanche, le 11 novembre 2018, une grande commémoration a eu lieu à Paris pour l'occasion du centenaire. À l'inverse, en Allemagne, les commémorations ont été discrètes. Cent ans après la Première Guerre mondiale, cette guerre nous semble à des années-lumière, mais si on veut comprendre les éléments de fond de notre monde d'aujourd'hui, s’y intéresser est nécessaire. Après tout, c'est ce conflit qui a incité les États-Unis à intervenir dans les affaires du monde, et c'est ce conflit qui a donné naissance à l'Union soviétique. La Guerre froide est donc en quelque sorte le résultat de la Première Guerre mondiale. Le contexte entourant la signature de l'armistice a donné naissance au « mythe du coup de poignard dans le dos » durant l'entre-deux-guerres en Allemagne; mythe qui a eu un énorme écho auprès de beaucoup d'Allemands de l'époque et qui a influencé les nazis. La Grande Guerre est aussi celle qui a vu naître le concept de « guerre totale », c'est-à-dire que toute la société contribue à l'effort de guerre. Vingt ans plus tard, ce concept atteindra son apex. L'idée qu'il faut des institutions internationales pour sauvegarder la paix tire son origine de la Grande Guerre. Les racines des bouleversements affectant le Proche-Orient tirent leur origine de ce conflit. Au final, pour paraphraser Polybe, historien grec du 2e siècle av. J.-C., on pourrait dire le commentaire suivant: « Se peut-il qu'on soit assez indifférent pour refuser de s'intéresser à la question de savoir comment une guerre européenne a pu avoir autant de conséquences sur le reste du monde et comment notre monde d'aujourd'hui, qui se prétend anhistorique, en est tributaire sur nombre d'aspects.» (12).

 

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Références

Source de l'image: http://www.museedelaguerre.ca/premiereguerremondiale/objets-et-photos/art-et-culture/art-officiel/armistice-novembre-1918/

(1) Holger H. Herwig, «The German Victories, 1917-1918» dans Hew Strachan dir., The Oxford Illustrated History of the First World War, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 258.

(2) Id., p. 261-263.

(3) Tim Travers, «The Allied Victories, 1918» dans Hew Strachan dir., The Oxford Illustrated History of the First World War, Oxford, Oxford University Press, 2014, p. 277-286.

(4) Le général Erich Ludendorff et le maréchal Paul von Hindenburg pouvaient être considérés comme les deux dictateurs militaires de l'Allemagne à ce stade de la guerre. Le chancelier et le Kaiser (l'empereur) ne prenaient plus de décisions significatives.

(5) Georges-Henri Soutou, La Grande Illusion: Quand la France perdait la paix, 1914-1920, Paris, Tallandier, p. 286.

(6) À l'époque, le fait que certains politiciens et officiers militaires français voulaient briser l'unité allemande proclamée en 1871 était un secret de polichinelle.

(7)  Adam Tooze, The Deluge: The Great War, America and the Remaking of the Global Order, 1916-1931, New York, Viking, 2014, p.224.

(8) Id., p.225

(9) Convention d'armistice, http://mjp.univ-perp.fr/traites/1918armistice.htm

(10) Georges-Henri Soutou, op.cit., p. 279.

(11)  À ce sujet, un ouvrage récent explique très bien en quoi la sortie de guerre s'est étirée jusqu'en 1923: Robert Gerwarth, The Vanquished: Why the First World War Failed to End, Éditions Farar Straus and Giroux, 2016/Traduction française: Les Vaincus: Violences et Guerres civiles sur les décombres des empires (1917-1923), Éditions du Seuil, 2017.

(12) Polybe, Histoire, trad. du grec ancien par Denis Roussel, Gallimard, 2003, I, 1 (p.65-66). La phrase exacte est:

Se peut-il qu'on soit assez borné, assez indifférent pour refuser de s'intéresser à la question de savoir comment et grâce à quel gouvernement l'État romain a pu, chose sans précédent, étendre sa domination à presque toute la terre habitée et cela en moins de cinquante-trois ans.

 

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