Tous droits réservés © Le Pigeon Dissident inc. 2019

Plaidoyer pour une jouissance égalitaire

À première vue, notre société hypersexualisée de la tête aux pieds semble se réveiller enfin d’une très longue nuit. Le mouvement #MoiAussi a eu l’effet d’une explosion nucléaire, à la Hiroshima. Aussitôt l’homme réalise qu’il commet une grossière erreur, il jure rapidement que ce sera la dernière fois. Aussi longtemps que l’encre coule, les auteurs d’actes répréhensibles font profil bas. Puis, un scandale - souvent américain, car l’Amérique du Nord ne semble se préoccuper que de ce qui lui ressemble - à la Brett Kavanaugh éclate. Un tel épisode entérine la surdité des promesses prononcées. Un tel épisode ratifie le privilège accordé à l’homme qui est, bien sûr, blanc comme neige, immaculé. Un tel épisode consacre la préséance de la sexualité masculine sur celle du deuxième sexe.

 

Dans Le principe du cumshot - Le désir des femmes sous l'emprise des clichés sexuels, l’auteure, chroniqueuse et animatrice Lili Boisvert élucide le rôle sexuel de la femme et les stéréotypes auxquels le « sexe faible » doit constamment faire face. L’hypothèse est simple : la femme incarne le réceptacle du plaisir de l’homme. À travers un langage coloré et plusieurs références socioculturelles, l’essai fournit suffisamment de statistiques et d’entrevues pour soutenir les propos de l’auteure. Il est incontestable que la lectrice, ou bien encore le lecteur, aura tout le plaisir de se reconnaître aisément dans les exemples de l’animatrice de Sexplora. En fait, Le principe du cumshot offre une perspective unique sur les relations interpersonnelles et agit un peu à l’instar du feu de Prométhée en matière de sexualité. Bref, l’épiphanie est clairement au rendez-vous.

 

Parmi les sujets abordés, il y a notamment la dichotomie entre le message «Sans oui, c’est non» et les coutumes régissant le monde de la séduction, l’objectification du corps féminin, par exemple la sexualisation de la poitrine, les effets pervers du culte de la jeunesse, la sacro-sainte virginité, etc. Boisvert clarifie la bisexualité de la femme en prenant soin de ne pas nier l’existence d’une telle orientation sexuelle. Effectivement, à force d’être constamment confrontée à des images sexualisées d’une femme, celle-ci intègre inconsciemment un désir pour son propre corps, d’où l’utilisation du concept de narcissisme par Lili Boisvert [1].

 

Lili Boisvert dépeint tantôt l’objectification de la femme, tantôt la subjectivisation de l’homme. Elle mentionne que la femme a une nette tendance à se soucier des aspects plus intellectuels et émotionnels de son objet de désir. Autrement dit, il semble que l’homme peut être idéalisé à certains égards. Ce peut être une réelle source de difficultés lorsqu’il est question de séparer l’amour de la sexualité. Un tel facteur joue un rôle crucial au niveau du taux d’insatisfaction vis-à-vis les aventures d’un soir.

 

« Pour se libérer du “risque amoureux”, une femme qui voudrait se satisfaire sexuellement au sens strict pourrait se dire qu’elle ne couchera qu’avec des hommes physiquement désirables mais dont elle n’apprécie pas la personnalité. Le problème, c’est que cela pourrait très bien entraver son excitation, conditionnée qu’elle est à apprécier un homme dans son ensemble. Si tout chez un homme à l’exception de son physique déplaît à une femme, il est probable qu’elle ne mouillera pas. »

- Lili Boisvert, Le principe du cumshot, p. 150.

 

De plus, la femme qui cumule les amants subit un traitement fort différent du Don Juan moderne. La mentalité actuelle exige l’innocence et l’aspect virginal chez celle qu’on qualifie de proie. Dès le début, Boisvert s’attarde sur la dynamique du chasseur et de la proie. Si l’on se dit ouvert à ce que la femme fasse les premières avances, les actes posés et la réaction en disent autrement. Bien sûr, cette hypocrisie collective renforce le statut passif de la femme dans le jeu de la séduction selon l’auteure. Combien de fois avons-nous entendu que la femme intéressante ne peut, ne doit pas être une « femme facile » ? Il faut se la jouer hard-to-get, mais pas trop par contre. L’homme apprécie la résistance, nourrissant ainsi au passage la culture du viol… Boisvert n’y va pas de main morte lorsqu’elle explique que la jouissance issue de la pénétration tire son origine d’un désir de corrompre une âme pure. Par le fait même, l’auteure spécifie l’influence judéo-chrétienne sur la sexualité. Boisvert commente aussi l’étrange paradoxe entre la condamnation sociale de la pédophilie et la popularité de la catégorie dite adolescente sur les sites tels que PornHub. En réalité, dès que la puberté frappe, il faut adopter la pensée de Tartuffe, c’est-à-dire « Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets, les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées ». L’excitation procurée par la vue des mamelons est plutôt déconcertante, voire absurde quand on y pense, à moins qu’elle soit examinée sous la perspective freudienne. Bien entendu, la mode n’échappe pas à l’omniprésence de la sexualité, que ce soit des escarpins au soutien-gorge pigeonnant. La femme déploie bien des efforts en comparaison avec l’homme. D’après Lili Boisvert, le code vestimentaire participe activement au conditionnement des stéréotypes sexuels.

 

Ultimement, on y réitère le principe selon lequel une relation sexuelle ne doit pas forcément impliquer une pénétration pour en être une. Si l’homme atteint majoritairement le nirvana de cette façon, ce n’est pas nécessairement le cas pour la femme hétérosexuelle, laquelle expérimente moins souvent un orgasme qu’une femme lesbienne [2]. Malheureusement, il semblerait que le clitoris soit négligé sauvagement aux dépens de la femme. Pour avoir du plaisir, contrairement à son homologue masculin, Madame, Mademoiselle doit expliciter ses intentions comme le démontre le chapitre sur la disparité orgasmique. De son côté, l’homme s’attend expressément à jouir. Énorme différence. La masturbation féminine est encore très taboue. Il n’est pas rare que des femmes découvrent à l’aube de la quarantaine qu’elles sont des « femmes fontaines ». En ce XXIe siècle, le fameux « Connais-toi toi-même » prononcé, jadis, un très célèbre philosophe reconnu pour avoir bu la ciguë conserve sa justesse dans un contexte érotique.

 

La révolution sexuelle tarde. S’il est bien beau d’avoir la parité dans un cabinet politique, l’égalité des sexes doit aussi passer par la chambre à coucher. Présentement, pour reprendre la conclusion percutante de Lili Boisvert, les femmes se font fourrer.

 

[1] Lili Boisvert, Le principe du cumshot. Le désir des femmes sous l’emprise des clichés sexuels, VLB éditeur, Montréal, 2017, 256 p.

[2] Alain Labelle, « Moins d’orgasmes pour les hétérosexuelles », Radio-Canada Science, 27 février 2017, [En ligne], consulté le 22 octobre 2018.

 

Partager sur Facebook
Partager sur Twitter
Please reload

mcmillan.PNG

Vous voulez être

COMMANDITAIRES

du Pigeon Dissident?

Capture d’écran 2018-09-27 à 09.18.15.pn
Logo Coop.PNG