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ROE c. Kavanaugh

 

C’est par de petites mesures restrictives, par des anecdotes a priori anodines mais lourdes de sens, tel demander la signature à son mari pour être apte à prendre la pilule contraceptive, que June Osborn en est venu à se retrouver dans la République de Gilead. Le laisser faire, la complaisance sociale ou encore l’inaction politique sont les genres de comportements qui traînent les sociétés vers ce genre de dérives collectives. Non pas que nous sommes menacés par l’avènement d’une dystopie telle celle mise en fiction dans le roman La servante écarlate, mais la tendance porte à croire que les acquis sont fragiles. Nombreux sont ceux qui n’en seraient pas devenus tels sans l’effervescence politique et la sédition. Le souvenir de ces soulèvements nous rappelle non seulement que rien n’est gagné, mais aussi que la plupart de ces « droits naturels » n’en étaient pas il y a de cela moins de 100 ans. Brett Kavanaugh peut en témoigner.

 

L’avortement n’a pas toujours eu l’ampleur d’un débat partisan opposant les démocrates aux républicains. La conjoncture politico-historique des États-Unis en faisait un enjeu de second plan, camouflé par d’autres plus notables. La Guerre du Viet Nam et les luttes raciales sont de ceux qui avaient la première presse, considérés comme décisifs quant au pivot idéologique du pays de l’Oncle Sam. L’avortement était donc à l’abri de toute médiatisation et pression de groupes d’intérêts, religieux ou autres. De par cette situation, donc, l’enjeu de l’interruption des grossesses ne se voyait pas réquisitionné par le débat populaire. C’est en ce sens que nul autre que Ronald Reagan signa la Therapeutic Abortion Act, ayant pour but de réduire les avortements clandestins et d’en offrir des professionnels. Bref, d’en augmenter l’accessibilité et la qualité. Dieu sait qu’il changea d’avis là-dessus lors de sa présidence…

 

La mire de la partisanerie cibla finalement le débat, amenant une cause type devant la Cour suprême des États-Unis; Roe v. Wade. C’était en 1973, année durant laquelle la haute magistrature du pays était composée de 9 hommes. À 7 contre 2, la Cour adopte une position plutôt progressiste, permettant l’interruption de la grossesse jusqu’à un certain stade de celle-ci. L’état ne peut donc rendre illégal cet acte médical. Cette décision est soutenue, dans sa justification, par la mise en équilibre de la santé de la patiente et la préservation du potentiel de vie; les magistrats ont tout simplement étendue la portée du 14ème amendement de manière à protéger l’intégrité physique des citoyennes.

Sous pression des groupes d’intérêts, majoritairement religieux, est ensuite venue la décision Planned Parenthood v. Casey, amenant un coup de barre à la relative ouverture donnée par Roe. Deux juges plutôt conservateurs venaient d’être appelés à siéger par Bush père. C’est après cette audience qu’est sortie le principe de l’ « undue burden », littéralement fardeau excessif. L’avortement est toujours de mise, son illégalité prononcée de la part de l’état restant interdite. Mais cette indulgence de première vue ne se transpose pas pour autant en pratique. Les états, sans l’interdire, ont maintenant le droit de réglementer les modalités de l’avortement. C’est 487 lois ou règlements dissuasifs qui ont été adoptés suite à cette décision. L’un de ceux-ci, particulièrement glacial, consiste à obliger les patientes à passer une échographie juste avant l’opération. Ces 487 règlements éparses fondés sur cette notion floue et libérale du « fardeau excessif » ont, au final, tous contribué à réduire l’accès à l’avortement, autant physiquement que psychologiquement.

 

C’est grosso modo dans cet état que ce trouve le droit à l’avortement aux États-Unis aujourd’hui. Et rien n’est en voie de l’ancrer plus profondément dans ce qu’on serait prêt à qualifier de droit allant de soi.

 

La menace institutionnelle y fonce tout droit; l’exécutif se tient d’un président qui ne nie pas son animosité envers cette libre disposition de son corps. Lui-même affirme que : « pour la première fois depuis Roe v. Wade, l’Amérique à un vice-président pro-vie, une Chambre des représentants pro-vie et des législatures républicaines pro-vie dans vingt-cinq états » [1]. Ajoutons la mise en place de deux juges conservateurs et le départ d’un dit plus « libéral »; le plus haut tribunal des États-Unis se trouve donc maintenant à majorité conservatrice, avec un juge dont la récente nomination n’inspire pas confiance quant à ce connaîtra le mouvement féminisme.

 

L’institutionnel doit donc ralentir sa course; la subversion doit le contenir. Le un an du mouvement #metoo a vu plusieurs têtes tombées, et avec raison. Mais le politique en est à l’abri. L’actuel président en fait foi, celui-ci ayant fait l’objet de plusieurs dénonciations et n’étant tout simplement pas reconnu pour ses élans égalitaires.

 

Le fraîchement nommé Kavanaugh est de cette palette. La Cour suprême est une institution extrêmement puissante aux États-Unis. Elle est dans le vif de la « sociale-politique », peut-être trop même. Ses membres sont des gens d’exceptions, débattant et établissant le droit sur les questions les plus épineuses pouvant être soulevées au sein d’une nation. De délibérer sur la qualité d’une ou d’un juge en audience au sénat, c’est de coutume. Mais de faire passer un interrogatoire au ton parfois très invectif, voir même agressif, à la Dre Ford, devant tout le pays, est le symptôme d’un manque de raffinement dans le traitement d’une dénonciation. Le courage et l’audace dont s’est armée celle-ci se sont vus bâclés par une audience d’une courte semaine suivie d’une pseudo-enquête du FBI d’à peine 3 jours.

 

C’est dans cet arrière-plan que se joue la lutte du droit à l’avortement. La classe dirigeante est explicitement contre. La donne se joue maintenant sur le soulèvement et le militantisme, venant de paire avec les prochaines élections. Ce droit qu’est l’avortement sera encore sujet à la partisanerie, ce n’est donc que par la conversation démocratique qu’il pourra se conserver. Sur une visée plus large, c’est aussi #metoo et tout ce qu’il renferme qui devient quelque chose de politique. Démocrates et Républicains n’illustrent pas la même chose dans l’imaginaire collectif. Avant l’arrivée de Trump, 920 femmes avaient contacté Emily’s List, un comité dédié à faire élire des femmes pro-choix dans les instances représentatives. Depuis Trump, c’est 42 000 [2]. Les démocrates sont préférés par les femmes à hauteur de 21 points par rapport aux républicains [3].

 

L’écho de #metoo n’a peut-être pas atteint les instances décisionnelles de manière concrète, mais tout laisse à croire qu’un dialogue populaire est à venir, alimentée par une partisanerie politique pouvant avoir des répercussions des plus progressistes comme des plus « régressistes ». Reste à voir comment l’avortement se portera après cet éventuel tumulte politique.

 

[1] « Aux États-Unis, Donald Trump passe à l’offensive contre l’avortement », Gilles Paris, Le Monde.

[2] « American politics after a year of #MeToo », The Economist.

[3] Ibid.

 

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