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Tsar de toutes les Russies

 

J’adore le débat portant sur la politique nationale et internationale. Sans avoir de talents oratoires et des politiques sensationnelles, j’aime penser ne pas être si mauvais que ça dans ces domaines. Je parlais, durant l’été, avec des personnes respectables, mais à l’opposé de mes convictions politiques internationales. Nous parlions de tout et de rien, jusqu’à ce que quelqu’un aborde la question de la Russie dans les relations internationales. J’étais relativement calme jusqu’alors, mais là, j’ai bondi. Pour mes congénères, Poutine et la Russie étaient le nouvel axe du mal. En cause, la manière tyrannique et autoritaire dont Poutine dirigeait son pays. Rien de nouveau sous le soleil, j’ai répliqué que la Russie n’avait jamais été comprise par l’Occident.

 

Depuis la création de l’État russe, le pays n’a jamais connu la véritable démocratie. Seulement celle de façade, telles les élections communistes ou encore Boris Eltsine. On m’a tout de suite fait comprendre, implicitement, qu’en 2018, c’était la démocratie libérale et libertaire qui fondait la norme morale. Selon ce point de vue, l’historique et les assises politiques d’un pays, son historical and political background, en bon français, n’ont aucune raison d’être dans l’analyse politico-morale d’un régime. Idée absurde, selon moi, défendue par la doxa majoritaire en Occident. Il est clair que la Russie est incomprise historiquement, et par conséquent, actuellement, par nos politiques (et par celles de l’OTAN). J’ai argumenté mon point : jamais, depuis le 16ème siècle, date de fondation de la Russie comme entité étatique et souveraine, jamais, elle ne connut la démocratie telle que nous la connaissons, originaire des Lumières. Poutine, tout comme Staline le fut avant lui, est l’héritier d’un pouvoir monarchique autoritaire, tsariste en l’occurrence. On ne peut analyser sérieusement et rigoureusement le fonctionnement et l’organisation étatique russe sans référer au tsarisme. En y repensant, j’ai eu l’idée d’écrire un article sur le sujet. Mais comme j’avais déjà dressé le portrait historique de grands hommes, tel Roosevelt ou Chirac, pourquoi, me dis-je, ne pas le faire avec le fondateur véritable de la Russie : Ivan IV dit le Terrible.

 

Tsar de toutes les Russies

 

Ivan Vassiliévitch, fils de Vassili III grand-prince de Moscou et de Vladimir, nait en 1530 dans les environs de Moscou, dans ce qui était alors le Grand-Duché de Moscou. Orphelin de père et de mère très tôt dans son enfance, Ivan est soumis à la régence des boyards, grands seigneurs russes cruels et avides de pouvoir. L’enfance et l’éducation d’Ivan se feront dans la peur constante d’être assassiné dans les couloirs sombres du Kremlin. Le climat politique hostile le rendra paranoïaque et cruel. Son enfance préfigure sa malice, sa cruauté et sa folie sanglante une fois adulte. Le jeune grand-prince aimait torturer des animaux : il arrachait les ailes des corbeaux ou jetait des chiens du haut des remparts rouges du Kremlin pour les voir agoniser sur le marbre avec un rictus de plaisir.

 

À cette époque, la Moscovie, regroupée autour de Moscou et de Vladimir, préfigure la future Russie. Le territoire moscovite allant des plaines de Smolensk jusqu’aux abords de Kazan, sur la Volga, demeure un État toujours féodal et médiéval. Les différents États russes viennent avec peine et misère de reconquérir leur souveraineté sur les différentes hordes mongoles, héritières des grands Khans, qui les soumettaient à leur tutelle et à leurs tributs. Les principautés russes n’ont plus à subir les raids et la tutelle des Mongols refoulés vers l’Est à Kazan et en Crimée. Mais, élément-clé de l’histoire survenu 80 ans avant la naissance d’Ivan, Constantinople et l’Empire d’Orient sont tombés. Une partie des notables et des lettrés byzantins ont fui vers Moscou, partageant la foi orthodoxe. Depuis, désir initié par ses prédécesseurs et repris par Ivan IV, Moscou se veut l’héritière de l’Empire d’Orient. La ville est devenue la troisième Rome, ultime rempart contre les barbares venus de l’Est. C’est ainsi qu’Ivan jeune grand-prince prend en 1547 le titre de tsar (царь, en Russe, signifiant César) pour établir son autorité face aux boyards et se constituer dans la lignée des empereurs romains. Il se proclame Tsar de toutes les Russies, parce qu’il y a plusieurs Russies. Il y a la Russie moscovite, ou Grande Russie telle que nous la connaissons aujourd’hui. Il y a aussi la Petite Russie, surnom longtemps donné à une partie de l’Ukraine. Il y a aussi la Russie Blanche, Белая Русь ou en français Belaya Rus, actuelle Biélorussie.

Les premières années du règne d’Ivan furent heureuses et glorieuses. Il prit pour femme Anastasia Romanovna, membre de la future famille tsariste des Romanovs, qui sut calmer les pulsions et ardeurs meurtrières de son mari. Le jeune tsar connut les honneurs de la guerre en mettant à genoux la jadis puissante ville de Kazan, capitale du khanat de Kazan. La conquête de ce verrou stratégique sur la Volga ouvre toute grande la route vers l’Est aux Russes. C’est le début de l’expansionnisme russe vers l’Asie. Ivan modernise l’appareil étatique en favorisant toujours plus les notables et les bourgeois russes que les boyards. L’armée est réorganisée à l’européenne, un nouveau code de lois étatiques et bureaucratiques est adopté ainsi qu’un Code pénal tsarien. La nouvelle Russie, jusque-là isolée, établit même des relations diplomatiques et commerciales avec les grandes puissances européennes. L’avenir s’annonce radieux pour les Russes qui connaissent une nouvelle prospérité.

 

Moscou brûle-t-elle?

 

Malheureusement, Ivan n’est pas resté dans l’histoire comme un bienheureux (au contraire de Saint-Basile dont il construisit la cathédrale). Il fut un être violent quand il fallait l’être ; autoritaire, pour asseoir le pouvoir de l’État russe face aux ennemis extérieurs et intérieurs, et violent, quand ses crises de folie paranoïaque le frappaient. Après la mort de sa femme en 1560, Ivan devint de plus en plus cruel et tyrannique. Signe de Dieu, du moins le très pieux tsar l’interpréta comme cela, la ville de Moscou et ses faubourgs de bois brûlèrent plusieurs fois sous son règne. Lui qui se rêvait César rétablissant l’Empire, se retrouva Néron regardant sa ville, la troisième Rome, sous les flammes. L’expansion russe vers la Livonie, actuelle Lettonie, poussée par ce désir russe immémorial d’avoir un point d’accès vers les mers navigables, coalisa les ennemis des Russes (Suédois, Chevaliers Teutoniques, Danois, etc.), qui ravagèrent l’Ouest du pays pendant plusieurs années. Pris dans le bourbier Livon et en proie à des années de vaches maigres et de peste, Ivan sombra définitivement dans une folie meurtrière. C’est cette folie qui allait caractériser la fin sanglante de son règne. Après avoir battu à mort son fils aîné et héritier avec une barre de fer dans un accès de folie, Ivan meurt après une ultime partie d’échecs en 1584. Ivan est admiré par une partie de la population russe comme un homme autoritaire qui sut moderniser l’état et l’armée en sortant la Russie de son état médiéval. Il est aussi détesté par une autre part qui l’accuse d’avoir été un homme violent extrêmement cruel n’hésitant pas à assassiner un innocent pour un léger soupçon. Il reste une icône en tant que premier tsar et souverain de Russie pour certains, alors que pour d’autres, il ne fut qu’un paranoïaque sadique qui saigna inutilement la Russie et sa population.

 

Les opritchnki

 

Je me souviens que la première fois que j’ai lu la biographie d’Ivan le Terrible, écrite par l’extraordinaire Hélène Carrère d’Encausse, j’avais été frappé par la description des plus fidèles serviteurs du tsar : les opritchniki. Pour s’assurer des revenus provenant de la terre, Ivan crée, en 1565, l’Opritchnina, terres sur lesquelles le tsar exerce un contrôle direct et absolu. Les serfs et les paysans habitant ces terres situées au nord du tsarat sont pour lui des choses en sa possession. Pendant huit années, Ivan déversera toute sa cruauté sur ces pauvres moujiks ne valant pas plus pour le tsar que les animaux qu’il torturait, jadis enfant. Pour s’assurer de la collecte des impôts et autres taxes, Ivan créera un corps d’élite, les opritchniki. Cavaliers vêtus de noir, ils semèrent la plus complète des terreurs aux paysans russes de l’Opritchnina. Cette troupe d’élite avait la particulière esthétique d’accrocher des têtes de chiens coupées ainsi qu’un balai à leurs chevaux. Les cavaliers de Satan chevauchèrent, pillèrent et violèrent pendant huit années jusqu’à la dissolution de l’Opritchnina par Ivan en 1672, dans un accès de paranoïa. Mais la troupe d’élites du tsar désola et ruina tellement la région qu’elle provoqua le mouvement des populations paysannes vers des terres plus accueillantes. Ainsi, les exactions des opritchniki (opritchnk au singulier) laissèrent l’empreinte d’un souverain sanguinaire atteint d’une folie des plus dangereuses à la population paysanne. Les moujiks qui avaient bénéficié des réformes du début du règne du tsar goutèrent finalement à la folie destructrice de leur souverain.

 

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