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Non, ce n'est pas ce que j'ai dit: la compréhension des enjeux identitaires

28/08/2018

Quand je suis arrivée à l'Université de Montréal, ça m'a pris un certain temps avant que je me sente légitime pour prendre la parole. Évidemment je voulais m'affirmer en tant que personne, mais je ne pensais pas que j'avais la force et les capacités requises pour défendre adéquatement mon identité. Malgré tout, j'ai combattu mes craintes: j'ai réussi à trouver ma place pour m'exprimer au sein de l'espace public, tant à l'Université de Montréal qu'à l'extérieur.

 

Néanmoins, quand on évolue dans l'espace public, on se rend facilement compte des difficultés qui se dressent devant nous. On a beau vouloir dialoguer et faire preuve d'ouverture, certaines personnes n'ont tout simplement pas l'état d'esprit ou la volonté nécessaire pour comprendre ce que l'on veut dire. Certains biais persistent dans le temps, et vont même rejoindre certaines sphères politiquement ou socialement progressives.

 

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Ce n'est pas simplement une question de mauvaise foi, certains biais peuvent provenir d'une mauvaise compréhension historique des enjeux identitaires.

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Friedrich Hayek, un des économistes les plus connus de l'école autrichienne d'économie, écrivait en 1968 que les mots que nous utilisons et le sens que nous donnons à ces mots influencent de manière significative la manière dont nous percevons notre univers social. Par exemple, en ce qui concerne le droit à l'avortement, le fait d'utiliser les concepts d'enfant ou de bébé au lieu de parler de fœtus évoque chez nous des réactions et des images différentes, et ces mots reflètent notre perception et notre compréhension de l'avortement. « Tuer un bébé » ou « interrompre la gestation d'un fœtus », symboliquement cela ne veut pas dire la même chose.

 

À partir de ce constat, nous pouvons envisager le fait que certaines idées ne soient pas bien comprises par un grand nombre d'individus. De même, cette mauvaise compréhension des enjeux crée une dissonance entre ce qu'une personne désire communiquer comme information, et comment cette information est traitée et interprétée dans l'esprit d'une autre personne.

 

Cette dissonance est d'autant plus grave lorsqu'elle concerne des enjeux identitaires. Fatalement, avoir un malentendu sur pourquoi une personne n'adore pas l'album The Wall de Pink Floyd entraîne peu de conséquences. Mais lorsque l'incompréhension porte sur l'identité d'une personne, une dissonance généralisée peut accentuer la précarité et la marginalisation des personnes concernées par une situation d'oppression, puisqu'on ne perçoit pas les difficultés qu’elles subissent.

 

Une incompréhension peut provenir d'une lecture simplifiée des enjeux identitaires. Prenons le racisme par exemple: historiquement, les personnes racisées ont revendiqué l'abolition des barrières systémiques et l'éradication des situations de discrimination envers leur communauté. Or, ces revendications, pour des raisons de simplification, ont été relayées de la manière suivante : « Nous voulons que les gens arrêtent de nous traiter de manière différente à cause de nos origines ethniques ».

 

Cette lecture n'est pas forcément fausse pour beaucoup de personnes, mais elle exclut certaines subtilités importantes pour ces communautés, comme la représentativité au sein des institutions ou encore certaines dynamiques religieuses personnelles (dont le port de certains signes religieux). Ensuite, la lecture simplifiée prend une tournure simpliste, en se faisant comprendre par une grande partie de la population comme suit: « Nous voulons que les gens nous traitent comme tout le monde ». Évidemment, ce « tout le monde » à un sens simple en Occident : être traité comme une personne blanche libre de toute situation d'oppression.

 

Cette incompréhension est malheureusement utile quand on ne veut pas satisfaire les revendications d'un groupe minoritaire, puisqu'il suffit de se fier à sa propre expérience en tant que personne faisant partie de la « majorité » pour construire une norme à imposer contre les personnes marginalisées. En effet, si on pense que l'on traite déjà les personnes marginalisées comme « tout le monde », le fait d'entendre une revendication identitaire crée dissonance absurde : si une personne voulait symboliquement être comme une personne blanche, pourquoi est-ce qu'elle demanderait un changement du statut quo ?

 

Autrement dit, si on croit faussement que les combats identitaires sont terminés, comment est-ce qu'on pourrait concevoir que les situations de discrimination persistent toujours ? C'est un des plus grands défis que les personnes marginalisées doivent surmonter : réussir à convaincre l'ensemble de la population que le statut quo n'est pas tenable pour elles. Une personne ne devrait pas être obligée de gommer son identité, de s'assimiler et de répéter les structures oppressives pour pouvoir exister pleinement au sein de l'espace public.

 

Ce genre d'incompréhension peut aisément s'introduire dans la législation d'un État. Dans le cas des personnes trans, l'Art. 71 du Code civil du Québec demandait jusqu'en 2015 qu'une personne voulant changer la mention de sexe sur son acte de naissance subisse des chirurgies de réassignation sexuelle. À cette époque, le gouvernement provincial avait compris que certaines personnes voulaient effectuer une transition de genre au sens légal, et a décidé d'aider ces personnes-là. Or, en voulant bien faire, le gouvernement s'est dit que si les personnes trans voulaient « changer de sexe », c'est qu'elles voulaient forcément posséder des organes génitaux différents pour avoir des « relations sexuelles hétérosexuelles ». Alors, pour « bien » encadrer ces personnes, les opérations sont devenues obligatoires, puisqu'on considérait à l'époque que c'était ce que toutes les « vraies » personnes trans voulaient.

 

Même avec de bonnes intentions, les effets de l'incompréhension des enjeux identitaires sont pourtant évidents. Si c'était obligatoire d'avoir une opération de réassignation sexuelle, cela veut dire qu'on obligeait les personnes trans à se stériliser : le fait de créer des organes génitaux à partir des appareils préexistants rend impossible toute production de gamètes. On force donc un parcours précis sur des personnes qui ne sont pas forcément rendues là dans leur vie personnelle. Et sans preuve légale légitimant son identité de genre aux yeux d'une bonne partie de la population, toute personne ne voulant pas forcément avoir une chirurgie devra vivre une vie davantage marquée par la transphobie, notamment à l'embauche et pour le logement.

 

Ce n'est pas tout. Ce même article forçait jusqu'en 2004 le divorce aux personnes trans mariées. Il faut se rappeler qu'à cette époque deux personnes du même sexe ne pouvaient se marier entre elles. Alors, pour éviter une situation illégale où une personne serait mariée avec une personne de son « nouveau sexe », le gouvernement forçait les personnes à se divorcer si elles voulaient changer leurs papiers légaux. Déjà qu'une transition de genre est un processus identitaire très difficile, et que la grande majorité des couples n'arrivent pas à surmonter cette épreuve, on forçait la séparation des couples. Et si l'autre personne refusait catégoriquement le divorce, à l'époque, ce refus entravait une personne trans mariée à son statut actuel, et empêchait toute forme de changement sur le certificat de naissance.

 

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On se rend compte que même les meilleures intentions ne suffisent pas pour éliminer les situations de discrimination, et que les personnes marginalisées doivent réellement se battre contre des biais particulièrement récalcitrants. Bien sûr le contexte global peut s'améliorer avec le temps, mais quand une portion de la sphère médiatique refuse de reconnaître que nos problèmes existent, c’est très difficile de se faire entendre.

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À vrai dire, c’est un peu agaçant de voir certains médias prendre pour de l’argent comptant certains propos, dont celui des mouvements ultranationalistes sur l'immigration illégale pour évoquer la réalité des personnes réfugiées au Canada. C'est là qu'on peut réellement voir la force des réseaux nationalistes des États-Unis : ils sont tellement influents qu'ils ont réussi à percer l’imaginaire collectif des populations occidentales. Ils sont même parvenus, avec des personnes influencées par des groupes américains, à faussement convaincre les Canadiens que le droit canadien interdisait aussi « l'immigration illégale » pour les réfugiés, et ces concepts ne représentant pas notre réalité ont été intériorisés par notre population.

 

Et c'est aussi troublant de voir que certains groupes conservateurs utilisent stratégiquement ces faux concepts, ça donne un renforcement et une légitimité incroyable à ce genre d'idées toxiques.

 

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C'est désagréable de voir des politiciens se faire du capital politique sur le dos d'une immense incompréhension de la loi, surtout quand ils ont passé près de dix ans au pouvoir, que les règles internationales tirent leur origine des années 1950 et que le système d'immigration a été modifié sous le Parti conservateur du Canada.

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Heureusement, en profitant de leurs privilèges pour favoriser les changements de mentalités, les alliés peuvent aider les personnes en situation d'oppression. Mais pour aider ces personnes, il faut que les alliés comprennent ce que les personnes marginalisées vivent, et ils ne doivent pas imposer leur propre grille de lecture sur des concepts qu'ils n'ont jamais eu à surmonter. C'est aussi une question d'expérience : ce n'est pas à cause de leur identité que certaines personnes méritent d'être écoutées, c’est plutôt parce qu'elles ont le vécu nécessaire pour comprendre réellement ce qu'elles disent et qu'elles sont en pleine mesure d'apprécier le contexte en cause. C'est une question de justice.

 

L'espace public nous appartient tous, c'est important que nous pouvons tous y avoir accès.

 

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