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Me, myself and China

Dans l’avant-dernière édition de l’année dernière, je vous faisais part d’un côté disons peu glorieux de la Chine, soit son régime autoritaire oppressif. Dans l’œil du dragon se penchait notamment sur la surveillance constante que subissent les Chinoises et les Chinois face aux services de renseignements du gouvernement communiste. Or, maintenant, assez parlé de politique ! Comme environ 80 étudiants de la Fac et de d’autres écoles de droit, je suis finalement allé à l’école d’été de Pékin pendant tout le mois de mai pour apprendre les bases du droit chinois. Mon envie, un peu clichée, de découvrir un autre pays si lointain était enfin comblée. Pendant ce voyage, j’ai évidemment rencontré toutes sortes de personnes, allant de touristes classiques à des étudiants en journalisme, j’ai fait des découvertes plus grandes que nature et surtout, j’ai pu connaître une culture et un pays qui, finalement, n’est pas si différent du nôtre.

 

 

Récit d’un voyage au bout du monde.

 

L’arrivée à Pékin

 

Après 12 heures de vol d’un avion Air China, ma copine et moi sommes arrivés à l’aéroport de Pékin-Capital, ou plutôt le-deuxième-plus-gros-aéroport-du-monde-et-ça-paraît. Imaginez-vous l’aéroport Montréal-Trudeau, mais non pas avec seulement un bâtiment, mais bien 3, car contrairement à Montréal, l’aéroport de Pékin se compose de 3 terminus distancés par quelques kilomètres et reliés par des trains légers. Première observation : les trains sont fabriqués par Bombardier ! Ce nom familier était bien le seul excepté le nom de toutes les grandes et moins grandes villes du monde qui étaient affichés sur le tableau des départs et des arrivés en provenance ou à l’arrivée de Pékin-Capital. Tokyo, Singapour, Berlin, Shanghai, Paris, Rio de Janeiro, Kuala Lumpur, Moscou : à quel point Montréal est petit, m’étais-je demandé. Dans 2 ou 3 quartiers de la capitale chinoise, on y retrouve l’équivalent de la population de notre chère « métropole ».

 

Ceux qui ont été en Chine ne peuvent avoir oublié le si classique hôtel Jiming, l’hôtel dans lequel nous étions tous (ou presque) logés pour tout notre séjour. Je savais qu’en Chine, au regard du déjeuner, le vrai dépaysement commençait. Mais à ce point-là? La seule chose à laquelle je pensais à partir de ce moment était mes si lointaines céréales. Au menu : un peu de légumes, de la soupe tiède, du jus, des frites (what ?!), de très bons petits pains fourrés à une sauce inconnue, et des tranches de pain. Comble du bonheur, à l’épicerie d’à côté, le fameux Wumart (aucune allusion à Walmart… vraiment pas) offrait à peu près toutes les marques et produits que nous consommons ici. J’ai d’ailleurs été surpris de voir à quel point une majorité de produits alimentaires et d’hygiènes occidentaux se retrouvaient là-bas. En ville, du moins, je me suis fait dire par des commis que les produits occidentaux, japonais ou coréens avaient mieux la cote que les produits chinois, parce que ces derniers étaient encore vu comme de moins bonne gamme.

 

L’Université

 

Ainsi commença notre école d’été sur le droit chinois le lundi suivant. Mon but n’est pas de vous écrire un prospectus sur l’ambiance de la CUPL (China University of Political Science and Law) et des cours que nous avons suivis, mais je pense que vous en parler est tout de même quelque chose qui peut en intéresser quelques-uns.

 

D’abord, le droit chinois d’aujourd’hui date à peu près de l’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping, véritable modernisateur de la Chine communiste. Après la mort de Mao et la fin de la Révolution culturelle, le régime oppresseur et archaïque de Mao est à bout de souffle. L’économie est à terre, la jeune génération qui émerge n’a pas connu la guerre et par conséquent, est à soif de changement. Le programme des 4 modernisations de Deng aboutira donc à faire entrer la Chine dans l’économie de marché pour répondre aux aspirations de la population chinoise. S’inspirant du système juridique japonais, lui-même inspiré grandement du système juridique allemand, le gouvernement chinois adopte un modèle juridique de droit civil, où la loi est simple, générale et sommaire. Le but est avant tout de permettre le développement de l’entreprenariat, des grandes villes côtières et des grandes entreprises étatiques chinoises. Les lois sont souvent modifiées pour répondre aux besoins du moment et le sont par bloc : aux 3 ou 4 ans, des réformes se font dans chaque domaine de droit. Une année, c’est au tour de l’environnement, une autre année, c’est au tour du droit de la famille.

 

En gros, le droit chinois est scindé en deux blocs schématiques : le droit concernant les domaines économiques, et tous les autres domaines. En effet, comme ce n’est pas un état de droit (et oui, malheureusement, sèche comme ça), les domaines du droit de la famille, des personnes, du droit pénal ou encore du droit constitutionnel sont très différents et peu développés : ils sont souvent gouvernés par l’arbitraire du Parti communiste, du juge (qui est presque tout le temps membre de ce même parti), du policier, ou encore du fonctionnaire. Bien que le corpus législatif fixe de véritables balises, comme des interdictions concernant l’âge pour se marier, par exemple, il n’y a pas de théorie qui s’en dégage : le Parlement, ou l’Assemblée nationale populaire, peut modifier quand bon lui semble une loi si le Parti communiste l’exige. Or, dans tous les domaines qui touchent à l’économie, c’est beaucoup plus poussé et structuré. En effet, le besoin de stabilité pour faire des affaires est indétrônable. En matière de droit des affaires, de droit des obligations, de droit de l’environnement ou encore de droit bancaire, Pékin a adopté, si on peut dire, les mêmes règles du jeu : sa législation rejoint celle des pays occidentaux, ce qui permet aux entreprises du monde entier d’investir en Chine en étant confiant que, du jour au lendemain, ses locaux ne seront pas perquisitionnés par la police.

 

Les cours qui nous ont donc été donnés sur le droit des affaires ou encore sur le droit des obligations étaient donc extrêmement similaires à ce que nous connaissions déjà : les grands principes étaient les mêmes, tout comme le lexique des mots employés ou encore les théories structurants les grandes lois chinoises en la matière. Finalement, l’Université de notre école d’été est apparemment très reconnue en Chine : les meilleurs étudiants de toutes les provinces y concouraient pour venir y étudier, et seulement quelques milliers voire quelques centaines d’étudiants réussissent à y parvenir. La classe, quoi!

 

L’enseignement et la censure

 

Nous avons eu toutes sortes de professeurs. Certains étaient très théoriques et disons-le, un peu ennuyeux, alors que d’autres étaient curieux, enjoués et passionnants à écouter. La différence notable que j’ai pu remarquer et qui créait le plus grand contraste était la capacité pour les professeurs à critiquer ce qu’ils nous enseignaient. Pendant notre cours de droit constitutionnel, j’étais totalement ébahi par les tentatives multiples de notre professeur à essayer de nous expliquer le système politique chinois, sans prononcer une fois les mots dictature, séparation des pouvoirs, démocratie, contre-pouvoir, etc. Le pire, c’est qu’il avait l’air honnête dans sa contorsion intellectuelle. Pourtant, notre si brillante professeur de droit criminel a littéralement livré une charge à fond de train contre le régime politique en place : dans sa diatribe contre la peine de mort appliqué très arbitrairement en Chine, celle-ci nous expliquait à plusieurs reprises que, finalement, ce qu’il n’allait pas était le manque de transparence et de dialogue dans cette société en pleine mutation, les libertés civiles étant inexistantes. Notre professeur de droit du travail a été la seule à oser nous parler des véritables conséquences de la terrible Révolution culturelle de Mao. En effet, de dizaines de millions de personnes ont trouvés la mort pendant ces années d’extermination des voix dissidentes du régime des dernières heures du Grand Timonier.

 

La censure était pour moi fascinante. Lors du cours de droit criminel, j’ai demandé à la même professeure que je décrivais dans le dernier paragraphe si les professeurs avaient une véritable ou ne serait-ce qu’un début de liberté académique, si essentiel dans une université. Le sourire en coin, celle-ci me répondit qu’elle ne critiquait pas, mais qu’elle ne décrivait que les faits. J’ai alors compris qu’elle prenait un risque en nous parlant de la sorte si ouvertement, risque qui fut d’elle à mes yeux une femme plus qu’inspirante. Vive la dissidence. ;)

 

Lorsque nous visitâmes la Cité interdite et la Place Tiananmen, en plein cœur de Pékin, mon envie d’en savoir plus sur les effets quotidiens de vivre sous une menace constante de réprobation était encore bien présente. Alors que beaucoup d’étudiants prenaient des photos de groupe en face de l’entrée de la Cité interdite, juste devant le portrait monumental de Mao, j’ai décidé de demander à notre guide, sous les pieds de la Place Tiananmen, ce qui s’était passé ici en 1989. L’air perplexe, celle-ci me répondit que je voulais surement parler des événements de 1999. « Non, non, non, vous savez, les événements avec les étudiants, je pense, en 1989 », dis-je, sachant pourtant très bien ce qui s’était passé lors des manifestations étudiantes de 1989. « Je ne sais pas de quoi vous voulez parlez », m’a-t-elle répondu. Juste après, une des étudiantes chinoises de la CUPL qui nous accompagnait dans cette magnifique visite des lieux me toucha légèrement l’avant-bras et me répondit : « Je sais de quoi tu veux parler, mais je pense qu’elle n’a pas le droit de te le dire, tu comprends ? ». Les autres étudiants autour de moi ainsi que moi-même avions, malheureusement, déjà tous compris…

 

 

La ville et les Pékinois

 

Pékin est une ville magnifique. Comme toute mégalopole, elle est polluée, encombrée, parfois suffocante. Mais il faut aller plus loin que nos premières impressions pour, à mon avis, cerner vraiment la vie et l’histoire qui s’y écrit. L’histoire de tout un pays se retrouve dans ses nombreux bâtiments si beaux et si classiques : la Cité interdite, le Musée national de Chine, le Palais d’été, le Temple du Soleil, ses quartiers populaires aux allures de marchés aux allées infinies, son centre historique bondés de touristes, ses immenses infrastructures comme son métro ou encore ses gratte-ciels à tous les endroits, même s’ils sont très, mais très éloignés du centre-ville (et en plus, quel centre-ville, celui du sud, celui des affaires, celui des ambassades ?). Or, avant tout, c’est en parlant à ses habitants venant de la ville, de partout en Chine ou de l’étranger que j’ai véritablement appris beaucoup sur cette ville et sur ce pays. En parlant à une étudiante en journalisme rencontrée dans un restaurant, j’ai appris qu’elle aussi avait désespérément envie d’un souffle de liberté, et non pas seulement pour son futur métier, mais pour son peuple mandchou qui ne se fait qu’apprendre que le mandarin à l’école. En parlant aux professeurs, je me suis éclairé sur l’histoire de ce pays qui traine des blessures, des amertumes, mais aussi des grandes victoires. En parlant à un étudiant chinois d’ingénierie rencontré en haut d’une montagne que beaucoup d’étudiants et moi avions gravis ensemble, j’ai appris qu’au-delà des différences et de la difficulté du langage, c’est tout une civilisation que j’apprenais à découvrir une personne à la fois, dans une salle de classe, dans un bar ou en haut d’une montagne.

 

À quand les 1,2 autres milliards? Certainement, dans prochain voyage…

 

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