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Sa poitrine se soulève en un grand souffle, en fermant ses paupières doucement comme les ailes d’un papillon, elle peut humer le parfum de la terre, celle qui s’égrène entre ses doigts comme de la poussière d’étoiles ou qui embrasse la forme de ses mains lorsque rendue humide et douce par l’eau du fleuve retombée du ciel en torrent. Le fleuve, ce fleuve, a submergé son existence et éclaboussé toutes les parties de sa vie. Quand elle y trempe un doigt, elle peut encore sentir la main apaisante de sa mère sur sa peau. Et, quand elle y contemple son reflet, elle la reconnaît par l’étincelle au fonds de ses prunelles, par l’esquisse d’un sourire accroché à l’orée de ses lèvres, mais surtout par le sens de la justice qui coule dans ses veines et monte frivolement dans ses pommettes vermeilles. « Ils ont peur de nous, car nous n’avons pas peur d’eux » - Berta Cáceres.

 

Le coup d’État de 2009 au Honduras marque la détonation d’une explosion sans précédent, celle de l’accroissement de mégaprojets particulièrement destructeurs pour l’environnement. Ces créatures d’innovation discutable nées de ce big bang politico-économique pousseront les communautés indigènes hors de leurs foyers [1]. À l’heure actuelle, les concessions minières ont fait main basse sur approximativement 30% des terres honduriennes, créant par le fait même une demande astronomique pour l’énergie bon marché [1]. Les autorités gouvernementales, au garde-à-vous, s’empresseront alors d’approuver une centaine de projets de barrages hydroélectriques au pays, privatisant ainsi terres et rivières. Encore une fois, les communautés autochtones en paieront le prix fort, arrachées brutalement à leurs chez-soi, déracinées comme le seront les arbres qui enlaçaient leur voisinage [1].

 

Au cœur du tumulte, un projet retient l’attention : le projet de barrage Aqua Zarca, conjointement mené par la compagnie hondurienne Desarrollos Energéticos SA (ci-après « DESA ») et la compagnie chinoise Sinohydro. Le projet implique la construction d’un barrage sur le fleuve sacré Gualcarque, et ce sans même consulter la communauté Lenca, dont la vie est étroitement liée à celle du fleuve [1]. On note ici une violation claire du droit international protégeant les droits des communautés autochtones et leur garantissant notamment le droit de vivre et de subsister sur leurs terres. Or, l’obscur projet s’abattra comme une malédiction sur la communauté Lenca, coupant l’approvisionnement en eau, en nourriture et en médication pour plusieurs centaines d’individus [1].

 

Goliath trouvera toutefois un féroce adversaire :  Berta Cáceres. La militante a grandi pendant les violences des années 1980 en Amérique centrale, élevée par une mère sage-femme et activiste sociale ayant pris soin des réfugiés du Salvador et qui lui inculquera l’importance de se tenir debout pour ceux privés de leurs droits [1]. Berta aura rendu sa mère fière, cofondant, en 1993, le Conseil civique d’organisation indigène et populaire du Honduras (ci-après « COPINH »), qui aura notamment pour mission de défendre la communauté Lenca contre l’exploitation illégale du bois, défendant ses droits territoriaux et visant l’amélioration de ses conditions de vie [1]. Berta Cáceres, aux côtés du COPINH, fera de l’opposition au barrage hydroélectrique Agua Zarca son cheval de bataille. Elle enverra de multiples plaintes aux autorités gouvernementales, mobilisera plusieurs représentants de diverses communautés à Tegucigalpa, la capitale, organisera des assemblées locales où les communautés pourront voter contre le funeste projet, et mènera des manifestations pacifiques pour réclamer un droit de parole en regard de cet enjeu crucial. Son activisme enflammé lui vaudra des menaces de mort récurrentes qui parsèmeront assidûment son quotidien. Ces menaces rythmeront l’enfance de Bertha Zúñiga Cáceres, sa fille, qui prendra le flambeau des combats de sa mère et qui lutte, encore aujourd’hui, pour que justice lui soit rendue.

 

« Je me trouvais au Mexique, il y a deux ans, quand très tôt un matin j'ai reçu un appel confirmant ce contre quoi vous nous aviez mis en garde si souvent : un jour ils vous tueraient à cause du combat que vous meniez. » - Bertha Zúñiga Cáceres, dans une lettre adressée à sa mère décédée. [2]

 

Le 3 mars 2016, alors que le soleil décide tout juste de poindre, deux hommes s’engouffrent sous le toit de Berta Cáceres. La bousculant à l’intérieur de sa demeure à la Espanza, au Nord-Ouest de Tegucigalpa, ils la criblent de balles [3]. Mme Cáceres venait tout juste de gagner le prestigieux prix Goldman pour l’environnement. [1]

 

Deux ans plus tard, neuf personnes ont été arrêtées pour leur participation présumée à l’homicide violent de Berta Cáceres [3]. Certaines sont liées à DESA, d’autres à l’armée hondurienne. Roberto David Castillo, ingénieur chez DESA et président directeur général au moment des événements, sera des arrestations, mais sera libéré immédiatement. Le procès devrait s’ouvrir au mois de juin [3]. On pourrait alors se dire que justice a (presque) été rendue, que les responsables seront traduits devant la justice, que les méchants seront en prison et que les gentils pourront continuer de câliner les arbres ; cependant et surtout, ce serait non seulement tendancieux, mais très erroné.

 

La famille réclame une enquête plus large, soutenant des irrégularités importantes dans l’enquête officielle. Un rapport récent d’experts internationaux met en lumière des éléments de preuve guidant vers l’implication de dirigeants d’entreprises, mais aussi de responsables de l’État, dans l’élaboration du crime [3]. Les commanditaires de l’odieux assassinat ne seraient donc pas tous identifiés, nombreux pouvant échapper aux griffes de la justice. La Directrice du programme Amériques à Amnistie internationale, Erika Guevera, exhorte les autorités à traduire en justice tous les responsables présumés de l’homicide dans le cadre d’un procès, bien sûr équitable. Pour elle, l’incapacité à résoudre convenablement cette affaire envoie un message troublant, soit celui que les défenseurs des droits humains peuvent être tués en toute impunité s’ils osent s’élever contre les autorités honduriennes [3].

 

Le Honduras fait en effet très mauvaise presse à l’heure actuelle, l’ONG Global Witness l’ayant qualifié en 2017 de pays le plus meurtrier pour les militants écologistes. Depuis 2010, pas moins de 120 cas de défenseurs lâchement assassinés ont été dénombrés [3].

 

Aujourd’hui, Bertha Zúñiga Cáceres ferait aussi honneur à sa mère. Refusant de rester les bras croisés, elle est désormais coordonnatrice générale du COPINH et lutte pour les droits sociaux, économiques, culturels, de l’environnement, de la santé et de l’éducation pour son peuple, la communauté Lenca [3]. Elle adressera aussi une lettre ouverte à sa mère décédée où elle réitère sa promesse que justice lui sera rendue quant aux circonstances tragiques de son décès [2]. Comme sa mère, Bertha Zúñiga Cáceres fera l’objet de menaces et comprendra bien vite les dangers inhérents à ses convictions. Deux semaines après son arrivée au COPINH, elle est victime, avec des collègues de l’organisme, d’une attaque à coups de roches et de machettes : quatre hommes tenteront alors de précipiter leur véhicule d’une falaise [4]. Mais ce n’est pas ce qui effrayera celle affectueusement surnommée la petite Bertha par la communauté hondurienne. Elle confiera d’ailleurs ceci à la presse espagnole : « Si je pouvais dire quelque chose à ma mère maintenant, je lui dirais de ne pas s’en faire : tes combats continueront de vivre à travers moi, mes frères et sœurs et notre communauté » [4].

 

Le 4 mars 2018, un sourire s’est peut-être dessiné sur les lèvres de Bertha Zúñiga Cáceres alors que 24 pays d’Amérique du Sud et des Caraïbes dont le Honduras signent un pacte contraignant concernant les droits environnementaux et ceux qui luttent pour la protection de leurs terres. Le nouveau traité oblige les États à garantir un environnement sécuritaire et favorables pour les personnes, groupes et organisations promouvant et défendant les droits humains dans une perspective environnementale [5].

 

Il reste à voir si les actions suivront les mots. Il en demeure qu’un pas a été fait. Permettra-t-il de faire véritablement et complètement lumière sur l’homicide crapuleux de Berta Cáceres ? Seul l’avenir peut nous le dire. Cet avenir qui, avec la hardiesse de Berta Zúñiga Cáceres, peut encore sembler prometteur.

 

Elle a l’impression d’avoir marché longtemps, d’avoir parcouru des milles et des milles. Mais fouler ce sol, c’était toujours sentir monter en elle, des racines de la terre aux racines de ses cheveux, la force de sa mère. Envahie d’une force tranquille, elle se laisse bercer par l’hymne de la majestueuse rivière, la mélodie harmonieuse des vagues envahit ses oreilles.

 

« Aujourd’hui je marche dans Rio Blanco avec la certitude absolue que ce territoire restera libre et que nous obtiendrons vraiment justice » - Bertha Zúñiga Cáceres [2]

 

[1] « Berta Caceres », The Goldman Prize Environmental Prize,

[2] ZUNIGA, Bertha, « Nous obtiendrons vraiment justice pour Berta Caceres », Amnistie internationale, 02/03/18

[3] « Après l’arrestation d’un cadre de DESA, d’autres mesures doivent être prises dans l’affaire Berta Caceres », Amnistie internationale, 03/03/18

[4] « Meet Bertha Zuniga Caceres, Honduras », Nobel Women’s Intiative, 08/12/17

[5] NESLEN, Arthur, « Latin American countries sign legally binding pact to protect land defenders », The Guardian, 05/03/18

 

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