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À chacun ses mythes

Le mythe dominant, ou l’incompréhension face à l’intersubjectivité dissidente du populisme

Par Frédérik-Xavier Duhamel

 

L’historien Yuval Harari prétend que le facteur le plus important du développement de l’humanité tient en sa capacité à inventer des mythes [1]. Par « mythe » il entend tout ce qui n’a pas de réalité objective, matérielle, en dehors de l’esprit humain. Il s’agit donc au départ d’histoires purement subjectives mais qui, quand plusieurs se mettent à y croire, en viennent à avoir une existence indépendante, fruit de l’intersubjectivité de ses partisans. De cette vaste catégorie émergent entre autres : religions, États, cultures, mais aussi codes de lois et sociétés par actions. Qui eut cru que la Faculté de droit de l’UdeM n’était qu’une extension de la Fac de théologie !

 

Blague à part, la puissance de ces mythes réside dans leur potentiel rassembleur : des milliers, voire des milliards de personnes sont en mesure de comprendre, d’accepter et de vivre en accord avec des concepts tels que ceux présentés plus haut. Grâce à ces fruits de l’imagination, les humains n’ont plus à se connaître aussi intimement que les membres d’une bande de chasseurs-cueilleurs pour coordonner leurs actions dans un but commun. C’est ce qui a permis l’émergence de projets d’envergure, simplement inimaginables avant cette révolution cognitive. En effet, malgré ses habiletés sociales hors du commun, l’Homo Sapiens moyen ne peut développer et entretenir de relations stables qu’avec un maximum de 150 individus à la fois, environ ; c’est ce qu’on appelle le nombre de Dunbar. Au-delà de ce plateau magique, les membres d’un groupe ne sont plus en mesure de surveiller efficacement le comportement d’autrui, ce qui ouvre la porte à la corruption. La sanction sociale ne suffit plus pour assurer le respect des normes non écrites, les profiteurs passent inaperçus, et le groupe perd sa cohésion.

 

Les mythes nous ont permis de créer des institutions qui nous libèrent des contraintes du nombre de Dunbar en colligeant une quantité d’informations qu’un cerveau humain ne peut stocker. Transcendant les bandes, puis les villages, puis les empires et les frontières des États modernes, ces fables nous permettent d’échanger sur certaines bases, communes à pratiquement tous les Occidentaux. Nous nous concentrerons ici sur deux de ces fictions influentes : celle des droits de la personne et celle du libre-échange, l’une comme l’autre remises en question ces jours-ci.

 

« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde, […] »

 

Ainsi débute le préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Nous ne referons pas l’histoire de ce bout de phrase, nous poserons simplement qu’il est largement accepté comme vrai… aujourd’hui et ici. Ces mots sont cohérents avec nombre d’autres instruments internationaux et constitutionnels à travers le monde et participent de ce que nous appellerons ici le mythe dominant des droits humains. Cette expression peut choquer la lectrice, elle ne porte pourtant pas jugement ; il s’agit là de principes inventés pour maintenir un certain ordre social, tout comme le furent d’autres bien différents avant eux. Pensons à tous ces systèmes légaux qui, à travers la plus grande partie de l’Histoire, ont créé des catégories d’êtres humains aux droits variables, de la toute-puissance à l’inexistence en dehors de la propriété d’autrui. Attention : il ne s’agit pas ici de mettre l’esclavage et le droit à l’égalité sur une même base. Il s’agit plutôt de prendre conscience que ces concepts n’ont pour sens que celui qu’on veut bien leur donner, que leur évolution est inévitable, et parfois souhaitable. Nous y reviendrons.

 

Côté commerce international, la tendance est au libre-échange : multiplication des traités, uniformisation des règles via l’OMC, et élimination des barrières. On s’en rend bien compte quand un gros acteur ose nager à contre-courant. Impossible de suivre l’actualité sans tomber sur une nouvelle attaque contre le dogme libre-échangiste par nos voisins du sud. Renégociation de l’ALÉNA, tweets contradictoires et, dernièrement, imposition de tarifs démesurés sur l’acier et l’aluminium. Ce protectionnisme affiché fait bondir la communauté internationale (et démissionner des conseillers), outrée qu’un membre refuse de chanter la même chanson, elle qui a pourtant engendré tant de richesse.

 

Bien qu’indirectement, nombre de populistes remettent aussi en question le mythe des droits humains. Ils le font en créant, ou en encourageant la création dans l’intersubjectivité de leur électorat, de catégories d’êtres humains pas si égaux que ça. Les mots choisis n’étant jamais anodins, on utilise alors des expressions telles qu’« immigrants illégaux ». En droit (selon le mythe dominant), une personne ne peut être illégale en elle-même, seuls ses gestes ou omissions peuvent l’être. Mais ce raccourci langagier place son utilisateur au sommet d’une pente glissante vers la négation des droits de ces personnes, jusqu’à leur existence même.

 

Nous disions plus haut que les mythes ne sauraient être statiques. Ajoutons qu’ils devraient aussi se garder de répéter les erreurs du passé. Si l’on poursuit la lecture du préambule de la DUDH, on arrive à ceci :

 

« Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité […] »

 

C’est là une référence on ne peut plus explicite au contexte qui a mené à l’adoption de cet instrument en 1948. Parce que si différentes notions de la justice (et donc différents mythes) ont pu faire prospérer des civilisations, celles-ci se sont aussi trop souvent traduites par la souffrance (bien réelle celle-là) de larges parts de leurs populations. L’empirisme se pose donc comme limite claire, à notre sens, au relativisme des valeurs et modèles de société, qui ne sont pas tous égaux moralement. L’expérience devrait nous permettre de passer au-delà de certains débats, clos par l’histoire.

 

Pour ce qui est du libre-échange, impossible selon nous d’en dire autant. D’aucuns pointeront vers la hausse fulgurante des PIB des pays des BRICS, d’autres attaqueront le 1% qui en aurait largement profité. Ce texte ne doit pas être lu comme une apologie de la globalisation du commerce, ni comme une attaque d’ailleurs ; nous ne faisons que constater l’existence d’un mythe dominant. Le jugement dépendrait, au final, du mythe qui viendrait le remplacer. Le protectionnisme aux effluves nationalistes est-il un mythe préférable ? Devrait-on plutôt se pencher sur l’encadrement légal des accords pour s’assurer qu’ils reflètent bien nos valeurs (droits humains et démocratie au premier chef) ? L’avenir nous le dira.

 

Parce que le corolaire de la destruction d’un mythe est l’émergence d’un autre, il ne peut y avoir de vide, du moins pas un vide permanent. Dès 2014, un observateur perspicace disait ceci de la propagande russe à la sauce Poutine :

 

« The point of this new propaganda is not to persuade anyone, but to keep the viewer hooked and distracted—to disrupt Western narratives rather than provide a counternarrative. » [2] (nous soulignons)

 

Face à cette campagne de désinformation, les Américains ont choisi, en 2016, d’appuyer un homme qui remet en question certains mythes dominants du libéralisme occidental pour y opposer les siens. Ils devront se prononcer encore cette année pour nombre de sièges à l’occasion des élections de mi-mandat. Au tour des Québécois cet automne, puis l’an prochain au fédéral. En cette ère de fake news, il est crucial de regarder derrière nous avant de choisir nos mythes. N’allez toutefois pas croire que nous sommes de fervents partisans du statu quo. Un collègue publiait dans ces pages un ardent plaidoyer en faveur de la reconnaissance des droits des animaux en février dernier [3], et des écosystèmes entiers se voient reconnaître des droits à l’étranger [4]. Face à la multiplication des catastrophes naturelles, comme des données scientifiques qui nous rapprochent de nos voisins terrestres et marins, n’est-il pas temps d’apprendre quelques leçons d’histoire ?

 

1 : Yuval Harari, « Sapiens : A Brief History of Humankind », 2014

2 : Peter Pomarantsev, « Russia and the Menace of Unreality », The Atlantic, 9 septembre 2014

3 : Chrystophe Letendre, « L’éléphant dans la pièce », Le Pigeon dissident, 20 février 2018

4 : Éric Tariant, « Quand la nature reprend ses droits », Le Devoir, 5 mars 2018

 

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