L'écoeurantite

20/02/2018

 

« Écoeurantite » (nom féminin) : S’apparente au découragement, à l’abattement et à la démoralisation. Souvent associée à un sentiment d’épuisement.

 

Sans être une maladie diagnostiquée dans le DSM 5 (ou peut-être existe-t-elle sous un autre nom), l’écoeurantite, cette affection impitoyable et sans scrupules, frappe le Québec ces derniers temps. Des cas répertoriés dans les milieux scolaires et professionnels confirment la présence de ce virus transmis par les hautes attentes sociétales et les politiques provinciales camouflées de la réalité.

 

Le virus atteint d’abord les infirmières et infirmiers qui, passionné(e)s par leur métier, n’éprouvent les symptômes de l’écoeurantite qu’à son stade aigu. Le cas notoire d’Émilie Ricard, qui œuvre en CHSLD en Estrie, illustre les ravages causés par la maladie. Ses cheveux roses et ses yeux mouillés de larmes d’épuisement, devenus l’emblème de la lutte des infirmières pour un système de santé plus glorieux dans la dernière semaine, constatent l’atroce réalité, en raison de laquelle les infirmiers et infirmières du Québec sont exténués : gestion de plus de 70 patients par ses seules capacités et obligation de faire du temps supplémentaire (sinon, attention à une suspension).

 

Le remède de Monsieur-le-Ministre-qui-était-radiologiste Barrette, « l’homme de la situation », était de pourvoir le milieu infirmier de nombreux postes à temps-plein pour éviter les heures supplémentaires obligatoires. Résultat : les infirmières n’occupent pas ces postes, de peur d’être toute de même contraintes à faire des heures supplémentaires. À ce remède s’ajoute une petite dose de « blâmer le syndicat », c'est-à-dire la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, qui a lancé une publicité comparant le métier d’infirmière à celui d’une monitrice de camp de jour qui doit s’occuper de tous les enfants, en même temps. De la propagande, qu’on dira.

 

Bien fâcheux que ce vaccin élaboré par Dr. Barrette ne semble pas assouvir la détresse des infirmières, puisque les témoignages sur Facebook pullulent toujours et les conditions de travail ne s’améliorent pas. Dr. Barrette a cependant fait sa part pour changer le monde. Il attend désormais les propositions des principaux intéressés. Heureusement que pendant ce temps, « l’homme de la situation » pense aussi à ses confrères médecins. Eh oui ! La prime-jaquette et la prime-assiduité garnissent le portefeuille des médecins de respectivement 66$ et 105$ pour chaque intervention, des sous qui proviennent d’une enveloppe budgétaire globale. Bien étonnant que les coupures, le vieillissement de la population et le manque de ressources n’atteignent pas ce corps médical… Le professeur a toujours des chouchous, j’en suis sûre.

 

Suite à une éruption le mois dernier dans le milieu de la suppléance, le virus de l’écoeurantite a dévoilé des symptômes dans le système de l’éducation. Le manque de ressources force les professeurs à prendre des classes qui ont désormais un ratio plus élevé d’élèves en difficulté / élèves avec un cheminement normal. On nous l’a répété : un enseignant sur quatre quittera la profession après moins de cinq ans passés devant le tableau. Aucune difficulté à y croire lorsque l’enseignement fourni ne rend ni service aux élèves éprouvant des difficultés, ni à ceux qui excellent. Surtout que, parallèlement à ce phénomène, le nombre de journées de maladie prises par les professeurs ne cesse d’augmenter. Coïncidence ? Je ne pense pas.

 

La proposition des enseignants pour freiner cette hémorragie est toute simple : verser une prime pour les professeurs qui exercent dans les classes en difficulté. Toutefois, le ministre de l’Éducation, M. Proulx, renvoie la balle dans l’autre camp comme son collègue en santé, en soulignant que les commissions scolaires devraient régler le problème. Logique comme décision, puisque le ministère de l’Éducation ne fait qu’envoyer une enveloppe pleine d’argent à ces institutions (désuètes, certains diront), qui s’occupent de répartir ces ressources dans le corps professoral. Mais peut-être la solution se trouve-t-elle plus profondément que dans les allocations budgétaires. Rétablir les classes pour élèves en difficulté, en redorant l’image de la profession d’enseignant auprès de la jeunesse québécoise, ou encore bêtement en augmentant le salaire de base des professeurs. Après tout, l’enseignement est une profession si noble. « L’éducation est l’arme la plus puissante pour changer le monde », comme le rappelle ce bon Nelson Mandela.

 

Le virus de l’écoeurantite touche finalement les étudiants, à petite et grande échelle. Lorsque l’écoeurantite atteint son paroxysme, elle se développe finalement sous une forme reconnue par le DSM 5 (ça, j’en suis sûre !), à savoir, la dépression. Près de trois ans après le suicide d’une étudiante en médecine de l’Université Laval, le spectre du surmenage et du stress de performance plane au-dessus de nos têtes. Cette jeune femme, qui accumulait les longues heures de stage pour ne pas paraître plus faible que ses compagnons de cohorte, peut se retrouver en chacun d’entre nous.

 

Protégez-vous contre ce virus qu’est l’écoeurantite. Il n’y a pas de prévention-miracle, mais lire un livre de Victor Hugo, regarder The Office ou écouter un peu de Kendrick Lamar peuvent être des options pour diminuer le risque d’être infecté. Mais tout le monde est à risque, ne l’oubliez pas.

 

***

 

Lorsque passion rime avec dépression, il y a des changements drastiques à faire.

 

Et lorsque dire « non » entraîne des suspensions, de la gestion de classe difficile ou des stages inhumains, il faut sonner l’alarme.

 

Les infirmières, les enseignants, les étudiants, sont tous écœurés. Au terme de la semaine sur la prévention du suicide et de la semaine des enseignants, espérons que le gouvernement trouvera un remède à ce terrible virus dans les laboratoires électoraux.

 

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