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Je ne sais pas

20/02/2018

 

Précurseur de l’impressionnisme, le peintre britannique William Turner a su mieux que quiconque capturer les opulences des grandes eaux. Turner étant l’un des premiers aquarellistes à travailler sur du papier mouillé, ses œuvres se caractérisent également par de fines et jouissives représentations de la lumière. Dans « Tempête de neige en mer », nous pouvons observer une danse océanique incontrôlable illuminée par quelques précieux rayons de soleil qui transpercent les nuées. À l’instar de cette ineffable peinture, chaque minute de nos vies modernes ressemble de plus en plus à une véhémente tempête ; des pluies d’information se jettent à nos esprits sans que nous puissions faire la part des choses, sans que nous puissions être éclairés. En cours, au dîner, à la Maisonnée, nulle pulsion n’est plus forte que celle d’ouvrir son fil d’actualité pour faire dérouler sous ses yeux une multitude de publications parfois fort médiocres. L’animal social que nous sommes nous oblige à être de notre temps, soit de retourner sans cesse à cet écran à défaut d’être asséné d’un certain malaise. Ces comportements, qui, telle une assuétude, nous rongent, ne nous offrent malheureusement que très peu de vertus. L’information qui sature nos vies se veut souvent sophistique, simpliste et superficielle. Il appert même que la frénésie des réseaux sociaux – ou « sôciaux » dixit Didier Lluelles – n’est rien d’autre que l’extension de la « marchéisation » de l’espace commun. À titre d’exemple, maints d’entre nous, en partageant des publications à caractère publicitaire, s’incarnent eux-mêmes en une sorte de publicité au service d’un système qui nous appauvrit collectivement. Ces dérives, qui se matérialisent aussi dans le partage de nouvelles d’actualités aux sources absurdes, peuvent mener à plusieurs observations. Bien que d’indéniables avantages découlent de la technologisation du monde, le témoin sagace des interactions médiatiques au 21e siècle pourra difficilement omettre d’étayer un niveau d’aliénation remarquable chez ses confrères et consœurs.

 

L’aliénation est, sans grande surprise, un sujet chouchouté des auteurs québécois. Dans des romans tels que « L’hiver de force » ou encore « Alexandre Chenevert », une description acerbe des malédictions de l’encombrement médiatique illumine le lecteur sur sa propre dépossession individuelle. Brossant un portrait pathétique de la société moderne, ces œuvres sont d’autant plus déroutantes qu’elles ont été écrites à l’époque où Internet n’était que néant. Notre époque « post-moderne » ne peut être mieux définie que par le mot instantanéité. Internet redéfinit notre rapport au temps en nous soumettant à un désir d’imminence perpétuelle de faits. Soumises aux lois du marché, les entreprises médiatiques n’ont d’autre option que de produire et reproduire des nouvelles « neuves » qui gavent l’ingénu esclave de l’écran sans égard, ou presque, à la pertinence ou à la véracité du contenu. Le tout est périlleux, d’autant plus que nous nous contentons bien souvent, au lieu d’aller au fond des choses, de courtes capsules interactives et attrayantes qui, sous une musique distrayante, présentent un large problème et le réduisent à quelques phrases sans profondeur ni nuance. Alors que les corporations médiatiques sont, tant au niveau provincial que mondial, des oligarques de la communication, la pensée simple et manichéenne qui se propage ne peut mener qu’aux affres du désespoir. Astucieux penseur des rapports entre individus et médias, Peter Sloterdijk a écrit que « les médias englobent tout parce qu’ils n’appréhendent rien; ils parlent de tout, ne disent rien. ». Ils produisent.  Cela mène inévitablement à un présentisme maladif qui s’est fortifié à l’ère des réseaux sociaux où prendre le temps – qu’on prétend ne pas avoir – de s’informer correctement sur un sujet relève de la rareté, voire du miracle.  Ce phénomène remet en cause l’idéal issu des Lumières selon lequel il est à l’individu de penser le monde dans lequel il vit – avant de revenir à la poussière (incipit de l’arrêt Ciment du Saint-Laurent).

 

En effet, comme Jean Pichette l’a écrit magnifiquement dans la revue Liberté en Décembre, il ne faudrait pas oublier que les médias sont « le fruit historique de la création d’un espace public de débat porté par un idéal, soit de permettre à la société de se prendre en main, d’assumer qu’elle est le fruit de son propre travail ». Toutefois, force est de constater que les choses ne s’améliorent pas. Les données s’empilent et nos esprits s’éparpillent. Nous acclamons la hausse du Dow Jones tout en pleurant une marée noire, nous décrions la stupidité des admirateurs de Trump tout en négligeant l’importance d’un système d’enseignement public de qualité. Des liens sont à faire, des liens sont à faire. L’espace public ne devrait point être une tempête où l’on ne peut que s’égarer dans la noirceur. Au contraire, nous devrions être, en tant que personnes critiques, aptes à se l’approprier. L’abrutissement collectif par l’information n’est pas endémique qu’au 21e siècle; même Nietzsche décrivait péjorativement le journaliste comme le « maître de l’instant ». Notre assujetissement imperturbable aux réseaux sociaux est néanmoins incompatible avec l’espoir d’une quelconque désaliénation collective. Ces vaines et simples constatations se veulent, en quelque sorte, un appel à la réflexion.  Hélas, si la tendance se maintient, si nous continuons sans cesse à nous obnubiler devant des articles de Narcity, le rêveur aurait intérêt, sous peine d’épisodes neurasthéniques, à somnoler.

 

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