Tous droits réservés © Le Pigeon Dissident inc. 2019

Dans l’œil du dragon

 

Beaucoup d’entre vous irons, comme je l’espère moi-même, en Chine cet été. Beaucoup d’entre vous l’ont été l’année dernière, et sensiblement le même nombre d’étudiants iront l’année suivante. Au-delà de l’opportunité et de la chance que cela représente, je suis à chaque fois sidéré lorsque je me mets à penser aux 70 petits juristes québécois qui foulent le sol chaque année d’un pays dictatorial, non pas sans foi ni loi, mais sans droit. En effet, n’y-a-t’il pas quelque chose de tordu dans notre appétit collectif à découvrir ce pays si longtemps inconnu de l’Occident ? N’est-ce pas paradoxal ? C’est comme si on invitait tous les skieurs de la planète à un rendez-vous sportif incroyable… dans le désert du Sahara. Mais ce réquisitoire contre la liberté dans l’Empire du Milieu n’est pas le but de cette chronique. Mon envie pour ce voyage à la fois académique et culturel ne se dément pas, mais savons-nous vraiment ce qui nous attend ?

 

En écoutant le si fabuleux journal de France 2 sur la chaine TV5 Monde (oui, oui, celle que vos grands-parents écoutent peut-être), je suis tombé sur un reportage nous emmenant au beau milieu des rues de Pékin, où le téméraire journaliste français nous explique qu’en Chine, le droit à la vie privé, c’est bon pour la poubelle. Rien de nouveau, me direz-vous. Vous n’avez pas vu la suite…

 

En effet, depuis quelques années maintenant, un système ultra-technologique de reconnaissance faciale est utilisé par les autorités chinoises, mais pas seulement par elles. Sans son consentement, chaque citoyen doit se faire prendre en photo par les autorités, et cette photo est ensuite stockée dans les immenses bases de données des agences de renseignements du pays. En prime, le gouvernement et les municipalités coopèrent pour installer littéralement une caméra à chaque intersection. Officiellement, c’est évidemment pour assurer une plus grande sécurité des citoyens et prévenir la lutte au terrorisme. À Zhengzhou, ville du centre du pays, c’est désormais la police qui utilise des lunettes à reconnaissance faciale, et ce, en pleine rue. Big Brother, here we go.

 

Ce système, qui a maintes fois fait ses preuves, est dangereusement sophistiqué. Au départ, on doute fortement de la capacité d’un seul gouvernement, aussi puissant soit-il, à pouvoir gérer, stocker et analyser 1,3 milliard de personnes différentes. Détrompez-vous : dans l’immense majorité des cas, le système fonctionne, et c’est notamment grâce à son extrême performance développée par des entreprises privées. On peut littéralement parler du complexe militaro-industriel, mais à la sauce chinoise. En effet, la technologie derrière cette arme de reconnaissance massive a été développée, et l’est encore, par une multitude de start-ups chinoises présentes sur tout le territoire de la République populaire. C’est pourquoi, aujourd’hui même, on retrouve cette technologie dans les supermarchés, les magasins et les endroits publics. Il est en effet possible, grâce à un système de reconnaissance faciale, de payer son épicerie à la fin de notre périple en nous mettant face à une caméra ayant remplacé les caissières ; la caméra analyse et décrypte notre visage, l’identifie et le relie à un profil que vous vous êtes créé auprès de l’épicerie et hop, votre compte de carte de crédit vient d’être chargé d’un tout nouveau montant d’une centaine de yuans. Fini les caissières, trop chères pour le rendement qu’elles offraient !

 

C’est à la fois génial et terrifiant. En effet, si on pouvait s’assurer que cette technologie ne se rende pas jusqu’au FBI, jusque-là, tout est correct. Le problème, c’est qu’en Chine, démocratie, droit de l’homme et liberté sont tous des mots menant à une page invalide sur votre moteur de recherche. Je ne peux non plus utiliser le mot « Google » pour paraphraser « moteur de recherche », car ce même site n’est pas permis en Chine. Ce n’est pas sans oublier Facebook, Snapchat, et autres réseaux sociaux ayant leur siège aux États-Unis…

 

En 2016, selon Le Monde, qui citait des organes de presse étatiques chinois et des études d’un cabinet américain expert en la matière, il n’y avait pas moins de 176 millions de caméras installées partout sur le territoire chinois. Ce chiffre est effarant. Et le pire, c’est qu’il date déjà de 2 ans. En effet, selon Le Figaro cette fois, pas moins de 450 millions de caméras supplémentaires seront installées d’ici 2020. C’est une caméra pour deux individus.

 

Dictature oblige, cet outil de surveillance de masse est carrément assumé par le gouvernement central de Pékin. En monopolisant la presse, il peut donc facilement contrôler le message, et passer aux oubliettes toutes les questions de libertés publiques, comme le droit à la vie privée. En l’absence de force d’opposition, le message de contre-terrorisme et de sécurité en assurant l’ordre public passe dans le beurre.

 

Aujourd’hui, dans les rues de Pékin, de Shanghai ou de Zhengzhou, le système est donc utilisé pour identifier en quelques secondes tout passant ayant été photographié par un fonctionnaire muni d’une caméra à cet effet. Plus conceptuellement, la caméra prend une photo au niveau du visage de chaque être humain qu’elle détecte et l’analyse avec les données qu’elle possède. Et, contrairement à quelques hurluberlus affables du réseau social Tinder, elle trouve presque toujours un match. Blague à part, on voit ensuite défiler l’ensemble des informations disponibles sur cette personne sur un écran connecté au réseau qu’utilisent les policiers, qu’ils soient au quartier général de la police de la ville ou dans de sombres sous-sols d’agences de renseignements chinoises. Les policiers de Zhengzhou (ceux qui utilisent des lunettes avec cette technologie) peuvent donc savoir si la personne ainsi analysée est, par exemple, recherchée par la police. En quelques jours, cette technologie lui a donc permis d’arrêter 7 personnes pour différentes infractions criminelles, personnes ayant été interceptées en traversant simplement la rue !

 

Un piéton qui traverse sous un feu rouge et qui se fait détecter par une telle caméra se fait donc intercepter immédiatement, et se voit infliger une amende du code de la route. En Chine, pays qui n’a jamais connu de libertés individuelles, beaucoup considèrent cette technologie comme bénéfique : dans le journal Le Monde, un citoyen de Shanghai répond simplement qu’ « [i]l ne faut pas traverser au rouge, donc je ne vois pas où est le problème ». C’est ainsi qu’on appelle ce bidule « l'écran de la honte », de peur d’être aperçu et véritablement traqué par un petit objet en métal en osant avoir dérogé aux règles.

 

Mais les capacités de cette technologie digne d’un roman de George Orwell ne font pas que simplement reconnaitre des visages. En détectant le profil d’un passant, une caméra équipée de ce système peut analyser l’âge de la personne, son sexe et plusieurs caractéristiques physiques. À l’aide d’une caméra infrarouge, cette même caméra peut également détecter un simple attroupement de foule. Ainsi, si par exemple une manifestion de salariés d’une usine commence à se former spontanément suite à la journée de travail et qu’une caméra détecte la scène, les forces de l’ordre en sont informées à la seconde près. Pour le droit à la liberté d’association, nous avons déjà vu mieux.

 

Ce mécanisme de masse n’est cependant pas l’unique outil dont dispose le Parti communiste. En effet, il est prévu que le gouvernement mette en place bientôt une banque de donnée officielle regroupant, sans le consentement des citoyens, une multitude de données biométriques, et ce, sur tous. Et on ne parle pas seulement d’empreintes digitales, mais aussi d’un échantillon de voix, d’ADN, de sang et d’une photo de l’iris (10). Je n’imagine même pas les possibilités d’attaque frontale à la vie privée que doivent subir aujourd’hui l’ensemble des citoyens de ce grand pays, et je n’ose pas imaginer l’avenir.

 

Alors, lorsque vous irez, cher collègues et amis, au pays de la soie et de l’Empire du milieu, réfléchissez un peu, tout de même, à cette chance que nous avons de ne pas être complètement à découvert dans un monde qui va de plus en plus vite. La technologie, c’est bien, mais elle ne peut que le demeurer lorsqu’elle est au service de l’homme. Mais, me direz-vous, le gouvernement chinois ne doit pas être capable de pouvoir nous identifier si nous n’avons pas fait de séance de photo en arrivant à l’aéroport de Pékin ? Après tout, ce système de reconnaissance faciale fonctionne grâce aux banques de données qu’il possède et qu’il compare avec des photos prises en pleine rue, c’est le gouvernement chinois lui-même qui nous le dit!

 

Quoique…

 

______________________________________________________________________________________________________Photo: RFI

 

 

Partager sur Facebook
Partager sur Twitter
Please reload

mcmillan.PNG

Vous voulez être

COMMANDITAIRES

du Pigeon Dissident?

Capture d’écran 2018-09-27 à 09.18.15.pn
Logo Coop.PNG