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L'ordinaire dépaysant

20/01/2018

 

- 10 °C, venteux

Je suis au pied de Jay Peak, VT. C’est une journée nuageuse et hors saison. Le bar est sobre et n'est illuminé que par la blancheur de la neige qui couvre la montagne. D’un côté, les fenêtres ; là où les personnes accompagnées se réunissent. De l’autre, le comptoir du bar ; sombre et où les bouteilles en rang forment une collection élégante, le spectre des vices disponibles dans cet établissement. C’est tranquille, peuplé de muets. Je vais les rejoindre, j’ai besoin d’un repos de lumière.

 

Derrière le pont à bière, un jeune barman vaque rigoureusement à ses tâches. Chaque verre qu’il remplit, essuie ou aligne est manipulé avec soin et précision ; il sait ce qu’il fait. Il me demande une pièce d’identité, prend ma commande et l’exécute sans plus de mots. À ma droite, deux types communs sont assis et boivent leur bière. Ils sont là depuis un certain temps si l’on en croit leur niveau et leur débit. À ma gauche, un homme de petite taille est de travers sur son tabouret; il a l’air de s’ennuyer et regarde passivement le téléviseur et les bouteilles. Il discute brièvement avec le barman, se lève et part. Le dialogue est imperceptible, mais je présume qu’il va revenir, ses affaires sont encore là.

 

Du côté clair de la pièce, quelques skieurs conversent à voix basse. Un respect se fait sentir pour l’ambiance des lieux, ici, pas de folie ni d’exubérance. Le petit homme revient finalement avec une forte odeur de tabac, il n’était qu’allé fumer.

 

- 10 °C, calme

Je marche dans ce qui me semble être le centre-ville de Burlington, VT. Il est près de 21 h, je me cherche à manger. Un restaurant joue une musique agréable au coin de la rue, le type même de chansons que j’aime. Je crains que ce ne soit qu’un attrape-touriste, je passe. Sur Church Street, les lumières de Noël éclairent, perchées dans leurs arbres, la place déserte. Je capture la scène machinalement avec mon téléphone, puisque bien qu’à ce moment je n’ai aucune idée d’où je me trouve, je sens que je devrais le photographier.

Devant le froid qui pénètre mes mains nues, je rebrousse chemin vers ce qui était en fait une micro-brasserie, celle que j’avais jugée rapidement. Je me résigne à y entrer, je suis un touriste indépendamment d’où je me nourrirai ce soir-là, et je gèle.

 

C’est presque vide, mais l’atmosphère y est sympathique. Je m’assieds au comptoir, comme je l’avais fait plus tôt, tout juste à côté d’un grand monsieur avec une casquette. Je n’écoute pas la discussion qu’il a avec les autres, mais il n’aurait pas été le bienvenu au bar de Jay Peak. Comme j’ai faim et j’ai soif, le barman m’apporte un hamburger vermontois ainsi qu’une bière brassée sur place. Elle est un peu légère, mais ça fera l’affaire.

 

J’observe mon environnement, ce que j’aime faire quand je suis seul. Le grand monsieur près de moi parle maintenant de téléviseurs avec le barman, il dit que c’est révolutionnaire, que certains modèles peuvent se plier. Je trouve rigolo d’entendre un Boomer parler de technologie. Je m’imagine qu’il est émerveillé par peu, il a l’air d’un travailleur de la classe moyenne, l’incarnation de Joe the Plumber. Bientôt, il se tourne vers moi et me demande ce qu’il devrait boire à présent. Je suis pris au dépourvu, il a brisé le quatrième mur, l’observateur est débusqué. « I don’t know, I’m not from here », je lui réponds. Il continue de me parler quand même, je joue le jeu : « that’s an iPhone X you got? » Question rhétorique, je connais la réponse, mais je veux confirmer mon jugement initial. Il me montre les emoji, me vante le filtre Game of Thrones sur Facebook. « You can be the freakin Ice King, that’s the best filter », me dit candidement mon voisin de bar.

 

Eric — c’est son nom — me parle maintenant de voitures. Il déclare que la sienne est meilleure que la mienne. Je lui demande évidemment ce qu’il conduit; une Porsche, répond-il fièrement. Ça me laisse pantois. J’apprends plus tard qu’Eric est un travailleur autonome New Yorkais, qu’il installe des systèmes électroniques pour les New Englanders les plus nantis. Son accoutrement et sa moustache blanche, qui lui donnent une allure de doux géant, m’ont induit en erreur. Je constate l’étendue de mon manque de jugement sur sa personne, alors qu’il me parle de choses intéressantes et qui me sont inconnues. À mon tour, je lui parle de chez nous. Eric est un homme intelligent; il me questionne, fasciné par ce pays qu’il n’a pas encore visité.

 

Alors que j’évitais la politique, un client du bar s’insère dans notre conversation sur le système de santé. C’est un Latino-Américain aux cheveux bouclés, clairement de gauche à l’entendre. Il n’est pas d’accord avec Eric, qui croit dur comme fer que les meilleurs médecins sont aux États-Unis et que le système américain, bien qu’inéquitable, est mieux. Andrew — le nouveau venu — pense plutôt que l’on devrait donner à tous le droit d’être soigné. Noble point de vue.

 

Les deux Américains dérivent vers l’immigration et les services sociaux dans un respect formidable, je redeviens lentement observateur, un rôle où je suis confortable.

 

3 °C, éclaircies

Il fait chaud pour un mois de janvier. Je suis au New Hampshire, dans les White Mountains. C’est joli et la température est agréable, ça me convainc facilement d’aérer mon équipement dans le télésiège. Il va pleuvoir demain, ça se sent; je dois en profiter puisque ce sera vraisemblablement ma dernière montagne. Je monte et je descends, ça colle aux skis, mais ça rappelle le printemps.

 

En glissant vers la plate-forme d’embarquement, un homme vêtu de noir se faufile avec moi. Il restera anonyme à mes yeux, tout comme moi aux siens. Prenant la parole le premier, il commente la météo du jour. C’est la pierre angulaire de la plupart des conversations humaines, il me semble alors. Je lui réponds que je trouve ça hot aujourd’hui. Correction polie et subtile : il me confirme qu’effectivement c’est warm. J’admire sa façon de s’y prendre.

 

Je viens du Québec, je ne suis pas habitué à ce type de chaines de montagnes, j’improvise, quitte à chercher sur Google plus tard : « mountains in Quebec are not as high as they are here ». Est-ce que les conditions ressemblent souvent à cela? Je lui demande. Non, il enchaîne en m’expliquant qu’un courant atmosphérique circule à plusieurs milliers de pieds dans les airs — le « jet-stream » — et que le sommet de la montagne est donc généralement beaucoup plus froid; c’est une journée spéciale, je suis chanceux. L’explication me convient et l’homme semble très confiant des termes qu’il utilise.

 

On discute encore de quelques réconfortantes futilités, comme le taux de change, la conversion Celsius/Fahrenheit ou le nombre de pieds dans un mètre. Arrive la fin de la remontée, on se dit au revoir, « have a good one! » Je reverrai l’anonyme quelques pentes plus tard, il vient me tenir compagnie alors que je photographie le paysage. On reprend nos adieux à nouveau, pour de bon cette fois.

 

9 °C, pluvieux

J’ai quitté Lincoln, NH, vers 10 h 30 ce matin-là. J’ai remercié le propriétaire du Motel pour le séjour. Il est indien, probablement un immigrant de première génération. Il a un fort accent, un grand sourire et il semble adorer parler aux gens. Où était-ce mon propre accent qui lui éveilla une sympathie pour moi? Je ne sais pas trop.

 

En raison de la pluie, j'ai décidé, la veille, d’aller me dépayser comme il se doit; je me dirige vers un club de tir de Manchester, NH. J’essaie d’imaginer la scène d’avance, mais je n’y arrive pas. Dans le stationnement, je prépare mon passeport et mon porte-monnaie. Bon, j’y vais. Une fois à l’intérieur, c’est comme un autre monde. Des armes à feu luisantes reposent dans un comptoir vitré de haut en bas. Au fond derrière, des fusils de plus gros calibres sont fièrement accrochés au mur. Je n’y connais pas grand-chose, mais ce sont de jolis objets. Cela me prendra 4 jours avant de pouvoir décrire justement l’endroit. Imaginez une bijouterie où les bijoux rendent nerveux, c’est à peu près ça.

 

Un jeune trentenaire souriant m’accueille chaleureusement dès qu’il me remarque, il porte une arme à sa ceinture, mais n’a pas du tout l’air menaçant. Je viens tirer, mais je suis canadien, je ne l’ai jamais fait. Pas de problème, je serai ton instructeur, répondra-t-il candidement. Il me conseille un pistolet noir et léger; c’est un 9 millimètres, un Glock, me dit-il. Soit, je commencerai avec celle-ci. J’essaie également un gros révolver en métal poli, bien que ce soit plus esthétique, c’est plus lourd, et je tremble. Le Glock fera l’affaire pour l’instant. Je dois aussi choisir ma cible et j’y vais stratégiquement en prenant la plus grande; un format affiche avec une forme vaguement humaine, le type que les policiers utilisent. Bon choix, me dit l’instructeur. On remplit les formalités, et c’est parti.

 

Nous marchons dans l’antichambre vers les corridors de tir et nous arrêtons devant un tableau rempli de photos. Fier, il m’explique que les employés de l’établissement ont tous servi dans les forces de l’ordre ou dans l’armée. Lui-même a servi pendant quelques années, tout comme son père. J’éprouve soudainement beaucoup plus de respect pour ces hommes et ces femmes qui, trop souvent, perdent leur identité à nos yeux, diluée dans l’uniformité militaire. Jeff — c’est son nom — me fait découvrir toute l’humanité derrière ces braves personnes. Ici, ils sont heureux et partagent leur passion avec des gens comme moi, si déstabilisante soit-elle pour un étranger et un néophyte.

 

Nous passons ensuite une vingtaine de minutes sur les rudiments du maniement d’armes. Ces personnes ne sont pas folles, pour eux c’est un sport qu’il convient de pratiquer de façon sécuritaire, et aussi surprenant que cela puisse paraitre, on se rend vite compte que c’est vrai. Jeff me met en confiance, il m’explique comment faire, me donne des conseils. Force est d’admettre qu’il est un excellent professeur. Je touche la zone rouge du premier coup, et il m’encourage à continuer sur cette voie.

 

Je finis par lui demander où il a servi : sur tous les continents, dit-il, sauf l’Antarctique. Est-ce sur sa liste de choses à faire? Non, c’est trop froid! Amusé, je reprends le Glock, insère le magasine et tire mes dernières balles. C’est la fin déjà, Jeff décroche la cible en me lançant : « he’s dead! », « he sure is! », réponds-je en riant. En quittant le club, je remarque que je me suis facilement intégré parmi ces gens surréels, ça me laisse fasciné.

 

 

 

Retour

Jeff, l’anonyme, Andrew, Eric, le petit homme et les barmans sont des personnes normales. Dépaysé par ce constat, je reviens au Canada comme on se réveille d’un rêve; tout m’était familier sans l’être vraiment. C’est un sentiment étrange que de se reconnaitre dans un ordinaire qui ne nous appartient pas.

 

 

 

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